M. GUIZOT
le tumulte d'une séance, sur les marches même de la tribune. Car il n'improvisait pas; il parlait mal et n'était pas orateur. Il n'aimait pas Henri IV; je n'ai connu que lui qui ne goûtât pas le Béarnais; quoique philosophe, il avait encore le fond huguenot. Nous accompagnâmes son cercueil à l'Oratoire, et le ministre Coquerel fit un bon discours sur l'illustre mort. C'était l'homme le plus aimable du monde, et pourtant je sais une femme qui le déteste jusqu'à l'horreur. C'est une protestante, une puritaine angélique, la duchesse deB. Certes, elle ne partage pas à son égard les sentiments bien connus de sa mère, et en cela je trouve, ajouta -t-il narquoisement, qu'elle enfreint peut-être à son insu le cinquième commandement du Décalogue.
« Connaissez-vous M. Guizot? Il a un œil bleu d'une profondeur et d'une limpidité merveilleuse. Il marche en parlant et en gesticulant comme le poëte d'Horace. Il a la tête d'un poëte, la parole d'un docteur, le style d'un géomètre. Il n'a pas su mettre dans son style la poésie de sa figure. Il a pris pour devise cet axiome de géométrie : Linea recta bi^evissima. Cette maxime peut être très bonne en fait de morale, mais très mauvaise en fait de style : son style est décoloré, terne et triste. Il est bigarré comme une vitre rayée en tout sens par le silex. Il manque d'analogie. César, qui avait composé un traité de l'analogie, aurait pu lui donner des leçons, et il est homme à ne vouloir être l'écolier que de César. Il m'écrit quelquefois, à moi vil chansonnier, d'un ton de considération et de grave enjouement. Sa parole de professeur s'échautîe; sa phrase, brusque et hachée, devient flexible, et acquiert, dans le débat, l'élasticité
et le nombre oratoires. Savez-vous, ajouta-t-il plus tard, qu'il grandit terriblement à la tribune ? 11 éclipsera, et ce ne sera pas vraiment difficile, Tharmonieuse et vide mélopée de Berryer. Il y a dans Guizot du prédican du désert; il est fort, il est passionné, il est plein de choses, et parfois, à défaut d'art, le dédain lui donne la poésie; et l'orgueil, dirai-je, ou la foi, l'emporte d'un coup d'aile jusqu'au ciel. »
Béranger causait ainsi d'ordinaire, après son déjeuner, soit à demi renversé dans son fauteuil à la Voltaire, et coupant avec des ciseaux les poils follets de son menton, car c'était sa manière de se faire la barbe; soit en marchant dans son cabinet et respirant de temps en temps de légères pincées de tabac. Il usait modérément de cette poudre comme de toutes choses, et la puisait machinalement dans une petite boîte fort commune de citronnier qu'il roulait habituellement dans ses doigts. Sa main, sans distinction, était moyenne, charnue, molle et à peine munie d'ongles pâles dont l'extrême débilité, jointe à l'absence presque totale de barbe, indiquait, dans le chantre des sens, peu de vigueur et de virilité. Ces signes physiques étaient parfaitement d'accord avec son caractère moral, car son sensualisme, on en demeurera de plus en plus convaincu, tout intellectuel, était moins un désordre de son tempérament qu'un rôle calculé de poète bachique et populaire. J'explique, et je n'excuse certes pas. Son cabinet avait à cette époque pour ornement un grand médaillon de bronze représentant Manuel, par David d'Angers, et une gravure des Victoires de Gérard planant au tombeau de Napoléon.
30 ruGNY.
Le choléra survint vers la fin de l'hiver. Il tomba sur Paris comme un vautour qui fond précipitamment sur un nid d'oiseaux. Paris tout entier en frissonna comme atteint d'un souffle de mort. J'aurais dû être sa première proie; je succombais d'inanition et de désespoir. Sur ces entrefaites. Déranger m'annonça que Madame la comtesse M. cherchait un précepteur pour être le préparateur de son plus jeune fds au baccalauréat. Nièce du duc de B., et veuve d'un général tué à Waterloo, cette dame avait fui le choléra dans son château de Dugny, près Saint -Denis. Déranger, qui déjà m'avait recommandé à son tailleur, insista de nouveau pour que j'acceptasse enfin de l'argent. Jusque-là j'avais toujours refusé; j'avais passé neuf mois avec environ trois cents francs. Certain de pouvoir m'acquitter prochainement, j'acceptai les offres du poëte. Il m'a fait depuis, à diverses fois, plusieurs petites avances, dont toutes les sommes réunies, que je remboursais à mesure, n'ont jamais atteint deux cents francs. Déranger ne voulut pas que j'arrivasse entièrement dépourvu au château de Dugny. De Saint-Denis, je m'y rendis en côtoyant une rivière bordée de peupliers qui traverse la plaine de Champ-Tourterelle. C'était dans les premiers jours de mars, et les merles, les pinsons et les mésanges annonçaient, par leur confus et bruyant babil, la fin de cet affreux hiver.
Premiers combats dans Paris. — Béranger se retire h Passy. — Il publie ses derniers chants. — Ses adieux à la politique et à la poésie.
(Mars (832 - Janvier 1833.)
Le château de Dugny était une assez belle habitation du temps de Louis XV. Nous étions, mon élève et moi, presque du même âge, et nos livres n^étant pas encore déballés, notre première occupation fut, en arrivant, de faire dans le parc la récolte des violettes. Pendant ce doux et odorant labeur, nous apprîmes que le choléra venait d'envahir subitement Saint-Denis et faisait des ravages dans ses alentours marécageux. Le médecin conseilla à mes hôtes de se réfugier en Flandre, et à moi de m'enfuir dans les Pyrénées, car il ne fallait pas songer de rentrer dans ce gouffre de Paris. Le peuple se soulevait, on empoisonnait les fontaines;
plusieurs de ces empoisonneurs avaient été déchirés par des bandes féroces : d'ailleurs près de deux mille personnes tombaient journellement victimes du fléau. Ainsi parlait ce médecin : c'était un homme du Midi, il exagérait par habitude, et la frayeur redoublait chez lui l'hyperbole gasconne. Sur sa parole, je résolus de regagner mon pays natal. Il n'y avait à cela qu'un empêchement, toutes les voitures publiques étaient retenues pour un mois sur les routes de Toulouse et de Bordeaux. Il fallait donc faire à pied deux cents lieues jusqu'aux Pyrénées. Je n'avais ni argent, ni santé, ni espoir. Mais l'imagination eifrayée ne calcule pas, et je fis part de mon projet à Béranger.
Le poëte me répondit :
« Vous êtes fou, et fou est le médecin de votre dame. Le choléra fait sans doute de grands ravages, mais ce n'est pas au point où vous vous le figurez. Nous ne sommes pas encore tous morts, et quand il y aurait aujourd'hui de deux mille trois cents à deux mille quatre cents malades, ce n'est pas encore quatre par mille habitants. Les médecins commencent à s'y reconnaître; un grand nombre de guérisons ont lieu, mais gare à ceux qui fuient en province où l'on ignore encore les traitements convenables et où la maladie peut arriver d'un instant à l'autre. Elle est déjà à Cahors, quelques personnes la disent à Metz. Quant à moi je reste ici et ne m'effraye pas comme vous. Venez me voir en arrivant et nous causerons tranquillement de ce que vous devez faire. L'irritation populaire est tout à fait calmée; quelques malveillants et