‹ Béranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirsChapitre 17 sur 119 · ANGOISSES · texte numérisé non relu

ANGOISSES

quelques maladroits l'avaient causée, il faut espérer qu'elle ne renaîtra plus. Calmez-vous donc et habituezvous à ces secousses. La vie de l'homme n'est pas autre chose. Occupons-nous de plus malheureux que nous, et nous perdrons toute inquiétude pour nos maux. Adieu, à vous de cœur. »

Je rentrai dans Paris; je revis Déranger, je le trouvai, selon son habitude, entouré de quelques amis. Nous étions tous munis de sachets de camphre. Béranger nous raillait prétendant que ce parfum ne faisait rien contre le fléau. « Pourquoi donc? dit spirituellement l'un des visiteurs, le camphre est un laurier. De tout laurier un poison est l'essence. Ce poison ne peut-il pas combattre l'autre venin ? Il peut bien nous préserver de la mort, puisqu'en vous inspirant ce beau vers il vous a donné l'immortalité. » Nous applaudîmes tous à cette saiilie véritablement française.

J'ai depuis traversé deux fois cette épidémie, j'ai touché des malades, enseveli des morts ; je n'éprouve aucune émotion. Mais j'avais à combattre alors, outre le choléra, le dénûment, la solitude, et les rêves désolés de mon cœur. J'étais dans un état de surexcitation nerveuse voisin de l'hallucination; je ne pouvais entendre le son d'une cornemuse de montagne sans fondre en larmes; je me mourais de mélancolie. Me voilà donc retombé sur le pavé de Paris au milieu du choléra, de l'indigence et de l'abandon. Mon espérance de Dugny n'avait été qu'un leurre qui rendait encore plus affreux mon désespoir. Alors j'éprouvai toute l'horreur de cette parole du prophète : Vœ soli ! Y)^us cette extrémité, je

reçus une lettre qui me rappelait inopinément auprès de mon élève que sa mère avait conduit auprès de son autre fils, lieutenant en garnison à Landrecies. Je partis pour la Flandre, mais le choléra, qui tuait, disait-on, les hirondelles dans l'air, semblait nous poursuivre comme un oiseau de proie et de sépulcre. Le fléau éclata sur notre passage à Senlis, Péronne, Cambrai, Valenciennes. Il n'arriva pourtant pas jusqu'à Landrecies: cette petite ville, entourée de pacages où des vaches errent jour et nuit en liberté, charmait mon cœur instinctivement pastoral. Mes sentiments patriotiques trouvèrent aussi leur satisfaction à contempler cette humble Sambre et cette magnifique forêt de Mormale si fameuses par les batailles de la révolution. Nous restâmes un mois à Landrecies, le choléra disparut, et nous revînmes à Dugny. J'y passai l'été à traduire avec mon élève les odes d'Anacréon et d'Horace à l'ombre de bosquets dignes de leur muse. Mon esprit insensiblement reprit sa sérénité, et c'est de là probablement que j'adressai à Déranger ces vers, qni ne sont qu'un badinage poétique :

Anacréon^ ce chanteur

Enchanteur, Ce vieillard, au gai ramage.

Chez qui l'idalique archer

Vint sécher Son armure et son plumage.

Fredonnait, comme un pinson.

Sa chanson.

Quand la mort, ù jeu harbare!

Met dans sa gorge un pépin

De raisin^ Et rompt, hélas! sa cithare!

Mais son esprit babillard,

Frétillard, S'envola comme une abeille.

A-t-on su jusqu'à ce jour

Son séjour ? Quelle est sa ruche vermeille?

Dieu, qui lui ferma soudain

Son Eden Pour ses folles odelettes.

Lui donna-t-il pour prison

Un gazon De thym et de violettes?

Germe-t-il au mont lointain,

Eglantin, Ou rose que rien n'égale?

Vole-t-il sur le sillon

Papillon?

Chante-t-il, grêle cigale?

^"a-t-il au toit du berger

S'héberger, Près de sa flûte sonore.

Mésange au bleu mantelet.

Roitelet, Fier de sa couronne aurore?

Gémit-il au cœur blessé.

Délaissé De la colombe craintive.

Dont l'amour en long reflet

Violet Rougit sa gorge plaintive?

Oui, tour à tour, ce chanteur

Enchanteur, yui n'a jamais vu la tombe,

36 HUIIACE EX VIRGILE.

Devint myrto, papillon.

Oisillon, Cigale, rose et colombe!

Maintenant il tient encor Son luth d'or.

Chantre du vin et des roses !

0 lyre, et toi. Colibri Favori,

Gardez-le des ans moroses !

Ces derniers vers font allusion à la charmante chanson intitulée le Colibri, inédite encore, mais qu'il m'avait récitée à Passy, l'un des meilleurs poèmes de son arrière-saison, où il avait eu le bonheur de réunir la grâce d'Anacréon, la philosophie d'Horace, et la fantaisie orientale de Sadi. Béranger se sentait toujours très flatté qu'on le comparât au vieillard de Théos. Il préférait pourtant le poëte de Tibur. Il disait qu'Horace n'était qu'un Grec qui parlait latin. Romain né dans la Grande-Grèce, il chante effectivement avec le génie grec, les rhythmes, les mythes grecs, mais dans une langue plus sourde, et sur une lyre qui, quoique merveilleuse encore , est comparativement barbare. Béranger mettait Horace au-dessus de Virgile, en quoi nous n'étions pas d'accord, car avec sa petite sagesse épicuro-stoïque le poëte de Yénuse est loin de la doctrine profonde, du sentiment divin de l'idéal, et de cette grande mélancolie de cygne sauvage qui révèlent dans le chantre mantouan un homme du Nord, un barde gaulois, un initié des druides et des sibylles, qui, le front couronné de chêne, et tenant le rameau du gui consacré, chante à un monde vieilli les mystères de

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