MADEMOISELLE DESIREE
l'univers naissant, la triple transformation du genre humain, l'âge pastoral, l'époque agricole, le siècle héroïque.
De Dugny, je venais voir souvent Déranger. A cette époque, il vivait encore en vieux garçon, déjeunant chez lui, mais dînant en ville presque tous les soirs. Il avait une ménagère d'environ trente ans, grande et forte femme blonde aux yeux bleus dont la figure respirait la douceur et la bonté. Désirée, c'était son nom, gouvernait la maison du chansonnier; elle ordonnait jusqu'au choix des habits, et, le plus souvent, sans consulter son maître, appelait le tailleur, M. Robert. « Qui vous a fait venir? disait le poëte à demi fâché. — C'est Mademoiselle Désirée. — Mais je n'ai aucun besoin d'habits. — Pardon, disait la bonne, il vous faut tel et tel vêtement. » Déranger, de guerre lasse, acceptait enfin, demi-riant, demi-grommelant. Puis venait un second débat sur l'étoffe, la forme, la couleur de l'habit. Désirée finissait presque toujours par l'emporter; c'était des scènes comiques et charmantes. Malgré cette négligence de vieux garçon. Déranger portait dans son costume la décence et la régularité qu'il mettait dans toutes ses affaires : avec sa canne et son chapeau à larges bords qui lui servait de parapluie, il avait l'air d'un marchand retiré, d'un bon bourgeois de la rue Saint-Denis. Certes on n'eût pas deviné le plus élégant esprit et le plus illustre poëte de la France.
Un matin, je le trouvai seul, triste et les laïujes aux yeux. «Vous ne savez pas? me dit-il, Désirée s'est asphyxiée cette nuit. Elle avait un ami : cet hmi me lui soutirait son argent; pour satisfaire ses exigences elle
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a vendu mon argenterie, et de regret et de désespoir elle s'est donné la mort. Elle est allée se tuer près d'ici, rue des Martyrs. Si elle m'avait averti, ajouta-t-il, je lui aurais donné bien plus que ne valaient mes trois couverts. «Désirée était, malgré son égarement, une excellente fille, et qui méritait bien cette larme de son maître. Je me ressouvins alors que je l'avais vue quelquefois tout éplorée, et cette agonie de l'âme indique assez qu'il restait une certaine vertu jusque dans sa faute et dans sa mort. Déranger, privé de cette bonne, et pour se dérober à la foule qui l'obsédait, se retira bientôt après à Passy. La politique fut aussi pour quelque chose dans cette fuite auprès des bois. Il quitta Paris au bruit des combats civils qui ensanglantèrent les obsèques du général Laraarque.
« C'est au fort de la tempête politique, mon cher N..., que j'ai reçu votre lettre. Vous devez juger comme tout ce sang répandu a dû déchirer mon cœur de Français. Après cette fatale folie de jeunes gens, viennent les tristes absurdités du pouvoir. En vérité c'est à fuir au désert. Je ne puis aller si loin, mais plein de tristesse, frappé de sinistres présages, je viens de me retirer à Passy, rue Basse, n" 22 ; quand vous viendrez à Paris, c'est donc là qu'il faudra me venir chercher. Vous ne feriez peut-être pas mal avant, de vous assurer, rue de la Tour-d'Auvergne, si les aflaires ne m'ont pas ramené à Paris. Au reste, à Paris comme à Passy, je n'ai rien changé à mes habitudes et je ne sors guère avant midi. Je vois avec plaisir que vous ne regrettez pas trop le temps passé en Flandre. Vous ne me dites pas si votre