CONVERSATION
muse méridionale s'en est aussi bien arrangée que vous. Bonjour, et tout à vous de cœur. ( li juin 1832.)»
Béranger, effectivement, conserva, pendant tout cet été, son logement de la rue de la Tour-d'Auvergne, et c'est là qu'il m'arriva une petite aventure qui me causa les plus vifs et les plus amers regrets. Il ne connaissait pas encore le recueil de mes vers, et d'après son désir, je le lui portai à Paris. Il nous entretint, comme toujours, de lui, de ses durs commencements, de ses efforts malheureux. Quand il sortit, vers midi, je l'accompagnai; il continua, chemin faisant, de me parler de sa triste jeunesse, et par une transition naturelle, de la mienne non moins triste, et de mes poëmes. Nous étions au tournant de la rue des Martyrs, lorsqu'il me dit brusquement : « Mais pourquoi voudriez-vous donc faire imprimer vos vers? — Mais, répondis-je à demi rêvant à ses malheurs et aux miens, par la môme raison apparemment que vous fîtes imprimer les vôtres. » Et nous continuâmes notre chemin sans faire plus d'attention à ce mot lâché en l'air. Je ne puis comprendre encore aujourd'hui ni la demande ni la réponse; je ne pouvais avoir le désir de faire imprimer mes vers, car toute publicité, de ma personne ou de mes écrits, m'a toujours donné le frisson, et d'ailleurs mon recueil ne comprenait encore que quelques strophes de gratitude, de douleur ou d'espoir. Quoi qu'il en soit, je revins à Dugny, et le soir, selon mon habitude, je résumai et je transcrivis ma conversation avec l'illustre poète. Ce mot échappé me revint : douteux d'abord, il grossit insen-
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siblement et prit bientôt à mes yeux les proportions d'une énorme inconvenance. Je fondis en larmes^ et je lui écrivis aussitôt mes excuses et mes regrets sur un papier littéralement trempé de mes pleurs. Je lui exprimai naïvement toute l'horreur que la seule idée de mon ingratitude m'inspirait dans ce moment^ surtout où M. J. Janin venait de le critiquer si amèrement dans la Revue des Deux-Mondes. L'excellent homme me répondit cette admirable lettre :
« J'avais si bien remarqué le mot qui vous donne tant de remords, mon cher enfant, que peu de jours après votre visite, parlant de l'intérêt que m'inspire la jeunesse honnête et studieuse, je disais en riant : «J'en suis bien c( récompensé, ma foi ! Voici ce qu^'un de ces ingrats me « disait l'autre jour. » Et là-dessus, je raconte le passage de notre conversation, et tout le monde de rire avec moi de votre riposte. Vous auriez ri vous-même, quoique peu rieur, si vous eussiez été là. Cela eût mieux valu que de me dire un long meâ culpâ, pour une naïveté qui ajoute à l'estime que j'ai déjà pour vous. J'aime cette fierté de caractère qui se regimbe quand on le heurte. Quoi! vous aurez rêvé la gloire, comme je la rêvais à votre âge, et un pédagogue blasé viendra se placer entre cette maîtresse et vous, jeune' homme plein de foi et d'amour! Il dispersera d'un coup de pied insolent les tisons de votre foyer, il taquinera vos désirs d'amant, et vous n'aurez pas le droit de lui dire son fait ! Si, parbleu ! Il faut arracher la férule au pédant et lui en donner sur les doigts et partout.
c( Mais au fond il est bon homme et ne se fâche du