IL LIT MES VEUS
Béranger, dans cette précieuse lettre, me dit que j'étais peu rieur. J'étais en effet d'une gravité ibérienne. Non-seulement je riais peu, mais je ne parlais presque pas. Ce silence continuel m'avait ôté l'habitude et la dextérité du langage. Mes pensées furtives se traduisaient gauchement en mots indécis et hasardeux. C'est à cette inexpérience que je devais la balourdise involontaire que je déplorais si amèrement. L'homme primitif est silencieux ; j'étais un enfant des champs et des monts, un berger cantabre. Puis le malheur avait brutalement scellé mes lèvres de son doigt d'airain. Mais ce jeune montagnard taciturne et sombre conversait solitairement avec les oiseaux et les génies qui lui apprenaient des chants agrestes et des idylles d'une grâce mélancolique et sauvage.
Déranger m'écrivit bientôt après son avis :
« Mon cher N., je ne suis revenu à Passy que d'avanthier, ayant toujours été un peu souffrant. Et ma première occupation à mon retour a été de lire avec une scrupuleuse attention votre manuscrit que j'avais eu la maladresse de laisser ici. Mon impression a été toute favorable à votre poésie. Selon moi, nous n'avons rien encore dans ce genre ou pour mieux dire sur ce ton. II y règne une originalité naïve et gracieuse qui ravit. Votre vers est brillant des couleurs du sol qui l'a vu naître. C'est une source pure et fraîche qui réfléchit un beau ciel. Voilà pour l'éloge.
«Pour la critique, il y a beaucoup à dire : d'abord j'ai remarqué un retour trop fréquent des mêmes expressions ; une brisure de vers souvent inharmonieuse