‹ Béranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirsChapitre 22 sur 119 · M. SAINTE-BEI- YE · texte numérisé non relu

M. SAINTE-BEI- YE

et rarement justifiée par quelque beauté; des négligences impardonnables dans les morceaux qui ne semblent pas être de votre propre inspiration. J'ai cru reconnaître des imitations du style nouveau, de ce style qui couvre des pensées communes avec des grands mots, qu'on retrouve à presque toutes les strophes. Ce style n'est pas le vôtre. Le plus grave reproche que je puisse vous faire, c'est une fréquente absence de clarté. Vous ne narrez pas bien. Le talent de la narration est cependant une des plus grandes preuves du génie poétique. Aussi voyez comme les poètes modernes escobardent avec cette difficulté. Quand nous nous verrons, j'ajouterai beaucoup d'observations de détail à celles-ci. Mais il en est une qu'il faut que je vous fasse : votre recueil est trop mince. Je le voudrais du double plus garni. Il y manque aussi quelque chose : il y est bien question d'amour, toutefois ce sentiment devrait y tenir bien plus de place. Ce sentiment qui se mêle si bien au souvenir du pays aurait dû vous inspirer plus de morceaux dans le ton qui distingue le mieux votre muse méridionale.

« De peur de me laisser trop aller au charme qu'elle m'inspire, j'ai bien envie de livrer votre manuscrit à Sainte-Beuve qui doit me venir voir incessamment. C'est le seul homme qui me semble propre à vous bien apprécier. Que dites-vous de cette idée ? Adieu, continuez de travailler, si vous en avez le temps, et pardonnez-moi celui que j'ai mis à vous lire. (Passy, 8 octobre 183-2.) »

J'autorisai Déranger, on le pense bien , à montrer

kk BILLET DE M. SAINTE-BEUVE.

mon manuscrit à M. Sainte-Beuve. C'était alors le critique le plus renommé, et le tourbillon qui emporte toutes choses n'a pas, depuis un quart de siècle, arraché de ses mains le sceptre d'Àristarque. M. Sainte- Beuve écrivait alors un article sur Béranger, soit pour préparer l'apparition prochaine de ses dernières chansons, soit pour combattre l'eftet de la récente attaque de M. Janin. Il vint rue de la Tour -d'Auvergne, et n'ayant pas rencontré le chansonnier, il laissa ce billet :

' « J'ai bien du regret de ne pas vous trouver, mais je n'osais trop l'espérer, ne sachant si vous étiez ici ou à la campagne. Je vous rends le cahier de vers de M. N. [1 m'a fait tout le plaisir que vous avez éprouvé vousmême. C'est d'une poésie fraîche, riche, variée, vive, adolescente en un mot, en entendant par là toutes les couleurs et les grâces du printemps. Plus tard, le poëte en se repliant davantage sur lui-même, gardera le vif éclat de sa forme, plus intime encore et parfois plus sobre d'ornements. Pour me servir d'une expression rajeunie par le poëte, il y a dans ce charmant bocage de poésie où il nous égare quelque chose de verdelet, et un gazouillement qui charme, mais qui laissera bientôt place à des chants plus distincts, plus rares, plus pénétrants encore. Toutes les pièces qui vous sont adressées respirent une sensibilité qui touche. Vous avez bien inspiré M. N. Je vous remercie fort, et vous prie de le remercier du plaisir sincère que m'a causé cette lecture. Tout à vous de cœur et à bientôt. »

Ce billet sans date, mais qui doit être de la fin d'oc-

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