BÉRANGER A PASSY
que ce souvenir revînt à ce vieil ami qui, possesseur d'une petite aisance qu'il doit uniquement à son travail, conserve pieusement la mémoire du poëte, son bienfaiteur, sous l'humble abri qu'il s'est construit dans les bois d'Ecouen.
Une nouvelle place que je devais à M. Sainte-Beuve m'attendait à Paris. Il avait parlé de moi à M. F. Denis, auteur de plusieurs bons et solides travaux sur le Portugal. Déranger me dit : a Allez trouver Sainte-Beuve. C'est un homme d'infiniment d'esprit. Il a débuté par un livre sur Ronsard. Il a fait de ce poëte la souche gauloise de notre poésie. C'est tout le contraire : Ronsard est un pédant, un néo-latin, un pseudo-grec. La souche gauloise, c'est Marot, Villon et les trouvères. » Muni d'un billet de Béranger, j'allai trouver M. Sainte- Beuve, qui me conduisit chez M. F. Denis. J'allai m'installer auprès de mon nouvel élève, fils unique âgé de dix ans, que la maladie de sa mère et les affaires de son père livraient entièrement à ma direction. Je vis souvent M. Denis, ami de la maison; je visitai quelquefois M. Sainte-Beuve, rue du Montparnasse. M. Sainte- Beuve est à mon avis le Plutarque de la critique littéraire. Comme le biographe grec, il fait descendre ses héros de leur piédestal et nous les montre en négligé sous leur toit. La statue de bronze ou de marbre redevient chair, palpite, parle et chante. L'homme vit enfin sous nos yeux tenant la plume ou le luth. C'est une véritable révolution dans la critique française.
Béranger s'était définitivement retiré à Passy, chez d'honnêtes gens, qui ressemblaient à des ouvriers, et, selon son habitude, occupait un galetas commode d'où