PROMENADE AU BOIS DE BOULOGNE
l'on avait une vue superbe. Par-dessus les maisons qui bordent au sud l'escarpement du coteau , on découvrait la vallée de la Seine, la plaine de Grenelle, et dans le lointain les villages d'Issy, de Vanves, de Vaugirard, et la magnifique bordure de la forêt de Meudon. Je l'accompagnais souvent dans ses promenades au bois de Boulogne. l\ prenait habituellement une allée d'arbres verts qui de la Muette descendait vers le nord dans la profondeur du bois aujourd'hui transformé par le lac. Auteuil, par où nous revenions souvent, nous rappelait Boileau, Molière, La Fontaine. 11 disait du satirique : « C'est un eunuque poétique; il est inférieur à Horace; inférieur même, pour la verve originale, à Régnier; mais à cinquante ans il a fait son œuvre. Comme il ménage admirablement son sage labeur. Dans ses Satires, il combat le mauvais goiit; dans VArt poétique, il pose les règles; dans le Z,?/^nn, il donne l'exemple. Mais il ne crée pas; la virilité lui manque; c'est un Narsès. » Béranger, en cela d'accord avec Boileau, regardait Molière comme le plus grand comique de tous les temps et le plus rare génie du siècle de Louis XIV. Il n'estimait guère moins La Fontaine, et le proclamait, bien qu'en riant et d'un ton goguenard et graveleux, le premier fabuliste du monde. Béranger parlait d'autant plus volontiers de Molière et de La Fontaine qu'ils étaient ses ancêtres directs et les princes de la poésie épicurienne, laquelle est, au fond, la plus française. M. Sainte- Beuve, dans son article qui venait de paraître dans la Revue des Deux-Mondes , le comparait à La Fontaine: « Sainte-Beuve, disait-il un jour, me reproche d'avoir changé de maîtresse dans mes chansons et d'avoir ce-
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lébré Rose et bien d'autres concurremment avec Lisette, mon héroïne poétique. Mais je ne suis pas un Pétrarque, un Lamartine, un poète sentimentaL Cette multitude d'amours convient à un chansonnier qui, sensuel et volage de profession, ne se contente pas d'une fidélité platonique. Le coq le plus fidèle de cent poules est l'amant, a dit l'abbé de Chaulieu : un abbé ne peut mentir. Pourquoi serais-je plus constant qu'un abbé? » — C'est ainsi qu'en toute occasion il cherchait à justifier son œuvre et à rester dans son rôle convenu de poëte bachique. La chanson, ce tréteau de carrefour, était pour lui comme une tribune politique et comme une chaire de morale populaire. Pour rassembler la foule autour de lui, il faisait retentir ses grelots et son tambourin. Comme Rabelais, son grand aïeul, il se barbouillait de lie pour débiter sa sagesse épicurienne. Ce rieur était grave, triste, mélancolique, comme Molière. Il n'aimait pas dans les jeunes écrivains la bouffonnerie, le sarcasme, le cynisme. « Ne chassez pas, leur disait-il, sur mes terres; cet oiseau-là ne vaut rien ; c'est mon gibier. »
Béranger m'avait fait l'honneur de m'envoyer, avant même qu'elles fussent en vente, un exemplaire de ses Dernières Chansons, J'allai l'en remercier à Passy, et je trouvai chez lui M. Lebrun, venu sans doute pour le même motif. L'auteur de Marie Stuart critiqua, comme trop long d'une syllabe, le premier hémistiche du quatrième vers de la chanson sur le Suicide d'Escousse. Ce jeune dramaturge, avant de s'asphyxier, avait écrit à Béranger une lettre pour lui annoncer sa mort, et le prier d'honorer d'un mot de préface le recueil futur de ses tragédies. J'étais allé voir Béranger le lendemain