‹ Béranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirsChapitre 35 sur 119 · GG CLAIR PK LUNE · texte numérisé non relu

GG CLAIR PK LUNE

Béranger écoutait attentivement. Quand j'eus fini, il pencha la tête de côté, selon son habitude, et clignant de l'œil d'un air narquois : «Cela, dit-il, existe-t-il réellement dans votre langue? — La légende existe, répondis-je, mais le rhythme m'appartient, je l'ai traduite en français; c'est une mosaïque de poésie. — Quoi qu'il en soit, reprit-il, cela vit, cela soupire et palpite comme la colombe qui en est l'héroïne : c'est charmant, plein de mélancolie, et la dernière strophe est un rubis arabe. Si vous complétez votre romancero, vous serez comme un Burns mystique et mauresque des Pyrénées. Mais, dites-moi, parmi ces débris du monde poétique du Midi, ne trouvez-vous pas des choses plus fortes, des souvenirs guerriers ou tragiques? — Il en existe, mais jusqu'ici je n'ai pu les rendre, je n'ai que la corde gracieuse et plaintive; je les réserve pour mes histoires. — En cherchant l'histoire, vous avez trouvé la poésie. Mais vous êtes plus jeune que votre âge. Vous arriverez tard à la virilité poétique. Vous n'avez que les cordes juvéniles; le temps donnera, j'espère, à votre luth les fibres mâles, les nerfs d'airain. »

Il faisait un clair de lune superbe. Béranger, qui se promenait volontiers le soir, m'accompagna sur le quai jusqu'aux Champs-Elysées, car j'allais coucher à Paris. Il fut cette fois singulièrement cordial et paternel. Ce fut un des plus heureux jours de ma triste jeunesse; il me fit oublier mes malheurs récents; et sur un tel oracle, je m'endormis, on le pense bien, dans le songe enivrant que je serais le Burns des Pyrénées. Béranger, s'il était sincère, comme je le crois, ne pouvait être plus mauvais prophète.

M. de Lamennais rompt avec la papaut(5. — Il entre clans la politique par les Paroles d'un Croyant. — Déranger s'éloigne de plus en plus de la politique et du monde et se retire à Fontainebleau.

(Janvier 1833 - Juillet 1835.)

Au mois de septembre nous revînmes à Bellevue^ où, pâtre des Pyrénées, j'eus pour concierge une fille de Louis XV. iNIais Bellevue, délicieux en été, est glacial en automne, et mortel aux poitrines délicates. Nous rentrâmes précipitamment dans Paris, où la mère de mon élève, touchée du vent du nord, s'alita pour tout l'hiver. Je dus à cette circonstance le bonheur de voir un personnage sur le compte duquel je n'étais pas d'accord avec Déranger. En France on préconise trop la force, le génie, la gloire; on se moque de la vertu, on persifle la sagesse : c'est un jeu de courtisans et d'esclaves; c'était, je ne sais comment, un des torts du

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