SIEYÈS
chansonnier. Il ne parlait qu'en souriant sardoniquement de Lafayette, qu'il avait pourtant célébré sous la dénomination un peu emphatique de Vhomme des deux mondes. Ce vieillard était à mes yeux un héros à la Plutarque. Béranger, sur un bon mot très contestable de Talleyrand, rabaissait Lafayette au-dessous de Sieyès, tête vaste, mais systématique et creuse, cœur timide et sec, et qui n'avait su que vivre quand Vergniaud, quand Barnave, quand la noble Gironde montait généreusement à l'échafaud. Robespierre l'appelait plaisamment la taupe de la révolution. Il avait gardé quarante ans le frisson de Robespierre. Exilé comme régicide, il était rentré en 1830, et, tombé dans l'enfance, il répétait encore en mourant : Si M. de Robespierre demande à me voir , vous lui direz que je n'y suis pas. Cette ombre tremblante craignait encore d'entendre frapper à la porte de son tombeau le spectre de Robespierre. Et voilà l'égoïste que l'on mettait au-dessus de l'honnête et chevaleresque général Lafayette ! Talleyrand lui-même ne suivra que d'un pied boiteux dans l'histoire la renommée de cet homme honoré dans l'avenir, comme l'a chanté le poëte, par la reconnaissance des deux mondes.
Je n'oublierai jamais la première fois que je l'entrevis : c'était à mon arrivée à Paris, à l'anniversaire des journées de Juillet. Le peuple détela ses chevaux en revenant du Panthéon, et traîna la voiture du pacifique triomphateur de la liberté. C'était un hommage populaire et en môme temps une protestation indirecte contre le roi Louis-Philippe, dont la rupture impolitique avec Lafayette était comme un premier degré de