LAFAYETTE
sa chute, en ce qu'il poussait imprudemment vers la république le patriarche de 89, qui ne demandait pas mieux que d'être le tuteur indulgent et paternel de la jeune monarchie libérale. J'avais le plus vif désir de voir de près cet illustre vieillard. Ce bonheur me fut donné cet hiver. 11 connaissait la mère de mon élève; il vint lui faire visite au jour de Tan, et s'assit paternellement auprès du lit de la malade. J'accourus dans la pièce, où tous les membres de la famille se trouvèrent réunis avec quelques étrangers pour lui faire honneur. Je vis un vieillard presque octogénaire, la tête couverte non pas de cheveux blancs, comme le dit l'hymne de Juillet, mais d'une courte perruque fauve, la face terreuse et comme ternie de la poussière des révolutions qu'il avait traversées; le corps cassé par l'âge, le regard à demi éteint, la parole elle-même comme engourdie déjà par la mort, mais l'intelligence encore toute vive, et laissant tomber, d'une voix un peu trahiante, des mots empreints de la sagesse et de la grâce d'un autre siècle. On retrouvait l'ancien marquis sous l'homme des temps plébéiens. A la tribune il causait comme dans un salon; dans un salon, il parlait comme à la tribune; et son éloquence, qui augmentait avec l'âge, avait la sagesse verbeuse et l'amabilité sénile d'un Nestor. Nestor des jeunes révolutions, il était non -seulement l'homme des deux mondes, mais encore l'homme des deux siècles. On l'interrogea sur ses contemporains, Danton, Robespierre, Napoléon. 11 dit de l'empereur : C'était un despote! des deux tribuns : C'étaient deux scélérats! Je fus instinctivement blessé de la crudité de ce jugement; mais le temps n'avait pas modifié son
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opinion primitive sur ses grands adversaires^ dont les traits resplendissent à nos yeux, transfigurés dans l'auréole plus ou moins fantastique des révolutions ou . des batailles.
Quand le général voulut se retirer, le serviteur qui l'accompagnait se trouva absent, et j'eus l'honneur de le reconduire jusqu'à sa voiture. C'était une calèche à deux chevaux presque aussi vieux que leur maître, et dans laquelle j'aperçus deux chiens loulous d'une très petite espèce, blancs, museau pointu, oreille droite, queue fourrée et en peloton, l'air craintif et sauvage. Tristement blottis dans les coussins, ils attendaient leur maître dont ils saluèrent le retour par des bonds multipliés et par de tendres et plaintifs hurlements. Ainsi le compagnon de guerre de Washington, le chef des gardes nationales de France, le héros pacifique de la liberté ressemblait en cela au roi d'Yvetot :
Pour toute garde il n'avait rien Qu'un chien.
Ce détail aimable, relevé de vertu civique et de gloire populaire, eût dii le réconcilier avec Déranger. Les peuples, a-t-on dit, ont les chefs qu'ils méritent; heureux ceux qui n'ont pour dictateurs que des Lafayette et des Washington!
Béranger gardait instinctivement rancune aux adversaires de Napoléon. Il ne pardonnait pas à Lafayette d'avoir demandé la déchéance de l'empereur, à Benjamin Constant d'être rentré en France avec les étrangers, à Madame de Staël de s'être réfugiée en Russie, à M. Villemain d'avoir loué le czar Alexandre, et à