‹ Béranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirsChapitre 38 sur 119 · LES PYRÉNÉES · texte numérisé non relu

LES PYRÉNÉES

M. Ciuizot d'avoir suivi les Bourbons à Garid. C'était à ses yeux une tache, une ombre. Vainement quelquesuns avaient-ils été proscrits par le dictateur; vainement tous avaient-ils combattu pour la liberté; Béranger identifiait, je ne sais comment, la liberté, Napoléon et la France.

Les médecins de Paris ne purent guérir notre malade; il fut décidé que nous irions tous, gens délicats et frileux, chercher la santé sous le doux ciel du Midi. Nous partîmes aux premiers jours d'avril 1834; et par Bordeaux nous nous rendîmes à Toulouse, et de là dans le Béarn. Mon cœur battit à m'étouffer, lorsque des hauteurs de Marmande, après une absence de trois ans, je revis les Pyrénées, dont les cimes neigeuses se confondaient à l'horizon lointain avec les nuages. A Tarbes, où nous arrivâmes un jour de foire, je trouvai l'émouvant tableau de toutes nos tribus des montagnes avec leurs bercails descendus des pâturages. Dans cette multitude immense, je distinguais le pâtre de Foix à son bonnet brun, le Béarnais à son bonnet bleu, le Bigourdan à son bonnet rouge. Ces chaperons antiques des bergers, les capes rouges, blanches ou noires des femmeS; les troupeaux escortés de leui's grands chiens, ces foules d'hommes et d'animaux regagnant à travers les prairies leurs vallées lointaines qu'elles appelaient par des bêlements et des mugissements sauvages, remuèrent en moi cet instinct pastoral si vif chez les peuples de race ibère. Nous nous arrêtâmes à Pau, capitale du petit royaume bucolique des Albret. Je ne tardai pas à y recevoir une lettre de Béranger: il y dé-^ plore les insurrections de Lyon et de Paris.

« Je me réjouis, mon cher N., que Madame X. ait préféré les Pyrénées aux Alpes. Il me semble qu'elle s'y rétablira plus promptement, et que vous-même aurez là des sites et un ciel plus en rapport avec vos idées poétiques. J'ai souvent rêvé que si j'avais le courage de m'éloigner complètement de Paris, Pau et ses environs deviendraient le séjour de mon choix pour achever de vivre ou de mourir. On m'a toujours dit beaucoup de bien des habitants, et ce serait pour moi une cause déterminante. A votre retour, vous me direz si mes renseignements sont exacts. Je les dois en partie au colonel Poque, qui commande le Château-Royal, et à un chansonnier (Navarro d'Oléron), homme de beaucoup d'esprit, mais qui, dit-on, passe maintenant sa vie à boire. Madame B., que vous avez vue chez moi, est aussi de ce pays et ne tarit pas d'éloges ; elle prétend qu'il n'est pas possible d'y être malade

« Voilà de bien tristes événements, mon cher ami, depuis votre départ. Le sort de Lyon est épouvantable. Je m'y attendais ainsi qu'à l'échauffourée de Paris. Le gouvernement s'en croit beaucoup plus fort. Il est incontestable que les républicains ont tout fait pour le mettre en position d'user de plus de force. Mais ce n'est pas là que se trouvera l'écueil d'un gouvernement qui, depuis quatre ans, n'a su résoudre aucune des questions d'économie sociale qui surgissent de toutes parts, et qui semble croire que l'on peut étouffer ces questions dans le sang des classes les plus nombreuses. Je sais jusqu'où va l'absurdité des partis ; mais je sais jusqu'oi^i va la puissance des besoins nouveaux qu'ils exploitent. Un ordre différent de l'ancien veut naître. Les accoucheurs

PAROLES d'un choyant. 73

ont beau s'y prendre mal, raccouchement aura lieu. Quand? Je ne sais; mais l'enfant verra le jour. Souhaitons que ce soit tout naturellement et sans forceps ou opération césarienne.

« Il y a aussi guerre dans le camp littéraire. Hugo, qui n'a plus que les Débats, vient de se brouiller avec Sainte-Beuve qui s'est réconcilié avec Chateaubriand , qu'autrefois il accusait de jalousie contre le chef de la jeune école. Sainte-Beuve m'a écrit pour s'excuser de ne pas me venir voir; il achève son roman {Volupté), Je suis heureux de vivre loin de toutes ces petites querelles si mesquines dans un temps où les grands intérêts devraient seuls occuper des têtes bien faites. — J'ai un nouvel ami. Vous ne devineriez pas son nom : l'abbé de Lamennais. Vous ne sauriez croire combien il m'a recherché et combien il me plaît. Nous avions ébauché la connaissance il y a deux ans; elle semble complète maintenant, et je m'en félicite. Cet homme a vraiment le cœur évangélique, et sa philosophie est tout humaine.

« Adieu, mon cher enfant, présentez mes hommages à Madame B., et rappelez-moi à votre aimable élève. Je vous embrasse de cœur. (Passy, 22 avril 183-4.) »

M. de Lamennais, revenu de Rome en hostilité secrète avec le pape, s'était retiré dans la Bretagne. Là, sur les bords de l'Océan armoricain, le prêtre irrité formulait son indignation en proses lyriques, en hymnes et en objurgations prophétiques contre les rois et le pontife romain. Les Paroles d'un Croyant marquent la transformation du théocrate en tribun. L'automne précédent, il était

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