PAU
venu à Paris pour lancer son manifeste apocalyptique. Mais il rentra bientôt dans ses bois, comme pour entendre, du fond de sa solitude, ce premier mugissement de sa popularité. C'est alors que Déranger le vit, et son livre nous arriva dans le Béarn avec le vent des révolutions de Paris et de Lyon. Nous passâmes le printemps à Pau : nous logions sur la Place-Royale, esplanade ombragée de catalpas, arbre américain à larges feuilles, dont les fleurs blanches et légèrement odorantes n'ont cependant pas la grâce des corymbes élégants du cytise et de l'acacia. De cette promenade on découvre le gave qui murmure éternellement sur de vastes grèves bordées de saules, et, au delà de sa profonde vallée, les collines de Jurançon, dont les croupes pittoresques semblent échelonner leurs vignobles jusqu'aux plus hautes cimes, et border de leurs pampres verts et de leurs grappes noires les neiges éternelles des Pyrénées. Le pic du midi de Pau, moins gracieux que celui de ïarbes, domine cette Arcadie béarnaise, où toutes les révolutions viennent expirer dans l'aménité d'un climat charmant et d'un aimable peuple uniquement occupé de cultiver ses vignes, de paître ses chèvres et de chanter les chants de ses poètes bucoliques.
Nous étions à peine installés à l'hôtel de France, que nous vîmes arriver le chansonnier dont Déranger me parlait dans sa lettre, Navarro d'Oléron. Nous le retînmes à dîner, et il nous apprit qu'il avait longtemps habité Paris, qu'il s'y trouvait encore à l'époque de la révolution de juillet, qu'il avait concouru même à la prise de la caserne de Dabylone, et qu'après vingt ans
d'études à la Faculté de médecine;, il avait un beau jouirenoncé gaiement au laurier d'Esculape pour s'en retourner dans le Béarn et s'y faire chanteur populaire. Quelques jours après, M. N., avocat distingué , qui depuis a été membre de la Constituante, nous engagea; au dessert, après d'abondantes libations de jurançon, le poëte se construisit un orchestre au moyen d'un couteau et de deux verres vides, et s'accompagnant du tintement de l'acier et du cristal, nous chanta ses refrains béarnais. Ce chantre de Bacchus a toute la tournure de l'écuyer de ce dieu : grosse taille, ventre rebondi, face bouffie et empourprée; mais nous lui devons cette justice que nous ne l'avons jamais vu vaciller sur son coursier mythologique. Le Béarn a trois poètes populaires : Navarro, Despourrins et le comte Phébus. J'ai entendu les gamins de Pau chanter dans les rues les couplets de Navarro. Despourrins est un contemporain et un émule de Florian; mais il a modulé ses pastorales d'opéra sur des airs antiques, de vieilles mélodies cantabres d'une grâce sauvage et d'une incomparable mélancolie. Le comte Phébus vit encore dans sa fameuse mélopée : Aqueras montanhas! Je l'ai entendu chanter depuis dans un chvàteau du Médoc, par la fille du professeur Bandéralli, enfant de dix ans, aux traits grecs et au regard oriental. Je fermai les yeux, et je vis à ce chant magique une évocation ravissante de la cour pastorale et chevaleresque du comte Phébus. Le comte Phébus est le fondateur du château de Pau. La grosse tour carrée porte encore cette inscription romane : Phébus mefec. Je n'entrai poin^ dansle vieux donjon délabré de Henri IV; je n'eus point la triste curiosité
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de voir l'alcôve où les fortes entrailles de Jeanne d'AIbret mirent au monde ce facétieux enfant de Rabelais, ni le coquillage marin où le pantagruélique bambin fut allaité comme un jeune triton. Je partageais sur ce roi les sentiments de B. Constant et non ceux de Déranger, qui pourtant a fait la chanson de Paillasse. Faire le saut périlleux snv le velours d'un trône ou sur le matelas d'un carrefour, me paraît également d'un saltimbanque. Pau a la gloire malheureuse d'avoir produit deux rois acrobates. L'un a sauté pour le pape, l'autre pour Luther; le second, pour un trône, renia sa patrie, et son nom est resté justement flétri ; le premier, renia son Dieu, et sa mémoire est à jamais populaire en France. A Goaraze, où vers le milieu de juin nous passâmes en nous rendant à Luz, je remarquai sur la porte du cbcâteau où fut élevé le jeune Béarnais, cette maxime espagnole : Lo que es de ser nopuede faltar! Enseignement sinistre, menace prophétique qui suspend fatalement sur les deux têtes qui commencent et finissent la dynastie de Bourbon, le poignard de Ravailiac et la hache de Robespierre. Près d'Argelès nous saluâmes le monument funéraire de Despourrins, une petite pyramide surmontée d'une musette, symbole du génie de ce chantre pastoral. Nous cherchâmes aussi l'endroit du gave où la reine Marguerite réunit pendant une semaine ces joyeux compagnons dont les récits graveleux ont formé son fameux Hexaméron. Brantôme raconte que cette docte princesse se penchait au chevet des mourants pour savoir si l'âme en s'envolant chantait comme 1 ..i,.e des cygnes. Singulier mélange de sensualisme vagiic ?X de tendre mysticité que cette