ROLAND
Charlemagne a vaincu les fils de Mahomet. Il revient; mais l'Ibère est là sur le sommet,
D'où la grande cascade tombe.
« Ah! le César félon! Il me dit son vassal! Il est mon prisonnier ! Le cirque colossal
Sera sa colossale tombe !
Il m'a ravi Toulouse et, monarque arrogant. M'insulte sur ces monts, mon trône, où l'ouragan.
L'hiver, les glaciers sont mes gardes!
Avalanches, torrents, cernez-le dans nos ports! Vous, avec mes guerriers, volez, âmes des morts !
Vous, chantez mon triomphe, ô bardes ! »
Loup, fils de Guaïfer, marche au fils de Pépin. Charles, ses douze pairs, l'archevêque Turpin,
Roulent sur leur camp qui s'effare.
Roland meurt, et le Franc fugitif frissonna Lorsque, entre les deux mers, de mont en mont, sonna
Le tonnerre de la fanfare.
Gloire à Roland vaincu! Gavarni garde encor Tes os, ô paladin, ton épée et ton cor.
Tes brèches, tes tours triomphales!
La nuit, le pâtre entend ton cheval éploré. Qui boit à la cascade, et paît au Marboré,
Et t'appelle dans les rafales!
Dans tes songes de guerre et de gloire et d'amour. Dors, paladin fidèle! Aux derniers rais du jour.
Chaque soir, doux fantôme pâle, Ta jeune amante Auda vers ta tombe descend, Et gémit jusqu'à l'heure où le matin naissant
Teint les monts d'un reflet d'opale!
Nos pères du soleil et du canon bronzés.
Sont morts aussi mordant leurs vieux sabres brisés.
Sur toutes ces cimes d'Espagne!
0 Roland! tu les vis lorsqu'ils tombaient ainsi! Réponds, était-il grand notre empereur aussi.
Comme ton oncle Charlemagne?
l'arise. 79
Ah ! si vers l'Ebre un jour passaient vers Roncevaux Nos soldats, nos canons, nos tambours, nos chevaux.
Et nos chants tonnant dans l'espace, Dresse-toi, dans ta tombe, et regarde, ô lion ! C'est plus que Charlemagne et que Napoléon,
Car c'est la liberté qui passe !
Je soumis plus tard à mes maîtres cette ballade. M. Sainte-Beuve en loua les dernières strophes, et Béranger trouva que j'acquérais insensiblement le timbre métallique, les tons mâles et belliqueux. Il me dit : « C'est inculte et sauvagement nouveau. »
De Saint-Sauveur, nous redescendîmes en septembre à Bagnères de Bigorre, d'où j'allai seul voir mes parents dans l'Ariége. Avec quel ravissement ne revis-je pas ma vallée natale ! Ces coteaux revêtus de pêchers, de figuiers, de pampres, se courbent légèrement comme les flancs d'un navire; on dirait, en automne, une nef chargée de fruits délicieux et amarrée au môle gigantesque des Pyrénées. Et pourtant c'est là que j'ai commencé ma dure navigation, mais l'orage soufflait avant ma naissance; elle fut comme un premier naufrage. Bientôt après ma mère mourut, et mon père fut brisé par des revers, de sorte que mon aventure de Paris n'était qu'une dernière chute dans une longue cascade d'infortunes. Mais cette chute suprême m'avait relevé. Après une absence de plus de trois ans, je revenais comme d'une bataille où j'aurais dû périr, mais fort de mes malheurs surmontés, et fier du choléra, de la misère et de l'abandon vaincus sur le pavé de Paris. Je reparaissais avec une position fructueuse, des amis illustres, des rêves éclatants. Après dix jours passés sur
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les bords enchantés de mon Arise^ je revins à Bagnères, et, vers la fin d'octobre, nous nous dirigeâmes vers la Provence. D'Hyères, où nous résolûmes de passer l'hiver, j'écrivis à Béranger. Je n'avais pas eu de ses nouvelles depuis Pau. Je me plaignis de ce long silence; il me répondit :
« Certes je ne vous ai pas oublié, mon cher enfant. Mais vous êtes un étourdi avec votre air calme et froid. La lettre que vous m'avez écrite de Saint-Sauveur ne portait aucune date, et vous m'annonciez votre départ prochain... Vous m'écrivez cette fois d'Hyères sans préciser votre demeure; mais la ville n'est pas grande, et j'espère que ma réponse vous parviendra... Je me suis toujours fait des Provençaux l'idée que m'en donne votre lettre. J'en ai connu de la classe supérieure ou instruite qui ne me plaisent guère plus que ceux des classes inférieures dont vous vous plaignez. Aussi n'ai-je jamais le désir de visiter leur contrée, malgré son beau ciel et ses Mirabeaux si bizarres et si grands. Sans doute vous allez passer là l'hiver... Vous parlez avec peu de révérence de Madame G. S... Savez-vous que nous nous connaissons, et qu'elle m'a honoré dernièrement de sa visite? Je conçois que Lélia ne vous ai point satisfait quant au fond ; mais je m'étonne que vous n'ayez pas admiré la plume de cette femme de génie. Elle me semble la reine de notre nouvelle génération littéraire; et c'est môme le bien qu'elle a su que je disais de ses ouvrages qui m'a valu d'être recherché par elle. Je vous avouerai que les éloges que je donne à l'auteur ne s'étendent pas à la femme, pour que vous ne pensiez pas
CARQUETRANNE. 81
que ce sont ses beaux yeux qui ont fasciné les miens. Adieu, mon cher N., et ne pensez plus que je puisse vous oublier. (Passy, 20 novembre 1834.) »
Madame S. revenait alors, je crois, d'Italie. Quelques mois auparavant, un jeune poëte, sceptique en toute chose, mais, singulière inconséquence, croyant en amour, avait rapporté de ce voyage un cœur mortellement blessé. On parlait vaguement dans le public d'infidélités, de ruptures violentes, de passions presque tragiques. Toutes ces douleurs ont été dernièrement remuées sur un tombeau d'où sera sorti sans doute un gémissement. Voilà comment je me donnai le tort inexcusable de juger mec peu de révérence une femme dont la plume de génie me semble aussi la reine de cette génération littéraire. Je le regrette profondément, et pourtant je serais fâché dans mon cœur de n'avoir point mérité ce blâme de Déranger, trop exclusif admirateur de la gloire.
Nous passâmes l'hiver à Hyères. M. F. Denis nous avait recommandés à son frère, alors maire d'Hyères, homme d'esprit et d'érudition, et possesseur d'une belle bibliothèque. Un jour, mon élève et moi, nous l'accompagnâmes à Porquerolles. Je me serais volontiers enseveli pour toujours dans ses bois de cistes et de pins pour y renouveler l'antique légende du moine des îles d'or. Je visitais souvent aussi la plage de Carqueyranne et la villa gracieuse où l'illustre Augustin Thierry a corrigé son Histoire de la conquête de l' Angletertre par les Normands. La terre classique des troubadours ne m'inspira pas de poésie. Hyères fondée par
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les Phocéens; son acropole aujourd'hui remplacée par les ruines d'un château féodal; ses grandes murailles désertes et revêtues d'énormes lierres; la ville glissant sur les pentes arides de la montagne jusque dans ses jardins d'orangers; sa magnifique rade où stationnait la flotte de Toulon qui, de temps en temps, simulait, sous nos fenêtres, des combats de mer; cette ceinture d'îles dont une s'embrasa pendant la nuit et brûla jusqu'au matin comme un trépied allumé sur la mer; les flots se brisant sur les racines du phare mauresque d'Almenare; des troupeaux paissant parmi les ruines de Pomponiana ; des bergers jouant de la flûte à l'ombre des pins : voilà la véritable poésie, une idylle vivante de Théocrite.
Le printemps revint, et nous nous disposions à quitter Hyères quand tout à coup le bruit courut que des revers de fortune venaient de frapper subitement Déranger. Je lui écrivis pour lui offrir le fruit de mes économies; je partais pour le lui porter à Paris. Avec quel bonheur n'aurais-je pas jeté cet argent aux pieds de l'homme illustre qui naguère m'avait si généreusement secouru dans ma détresse. Il me répondit cette affectueuse et charmante lettre :
« Ah ! vous pouvez disposer de cinq mille francs. C'est bon à savoir, mon cher enfant. Un jour on pourra vous faire de petits emprunts. Mais à présent, je n'en suis pas encore là, quoi qu'en aient dit plusieurs journaux. Rassurez-vous donc sur mon compte. Il est vrai que je suis dans le cas, non d'essuyer une banqueroute, mais de subir quelque diminution dans mes petits re-
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venus; encore cela ne peut être que par 1 eiTct de ma volonté. Par précaution, j'ai formé depuis assez longtemps le projet de me retirer à Fontainebleau avec deux vieilles parentes qui s'en trouveraient bien et contribueraient à me faire vivre avec plus d'économie. Ce projet, que je suis sur le point d'exécuter, a contribué à faire courir le bruit parvenu jusqu'à vous, et qui m'a valu des offres de toute nature et assez considérables pour me créer une jolie fortune, si j'avais voulu les accepter. J'ai été sensible à ces témoignages d'intérêt, bien que je ne leur accorde pas à tous le même degré de reconnaissance. Quant à votre lettre, mon cher ami, elle m'a d'autant plus touché qu'elle ne m'a nullement surpris. Depuis le premier jour où je vous ai vu, je sais de quoi vous êtes capable. Vous seriez riche, que j'accepterais une part de vos trésors, et si j'en étais réduit là, et vous pauvre comme vous l'êtes, je consentirais à vivre du fruit de voire travail. Ne croyez pas que je vous le dise pour répondre seulement à vos offres; je vous l'aurais dit il y a déjà longtemps, si l'occasion s'en fîit présentée. Ce que je désire, c'est que vous ne vous inquiétiez pas de mon sort qui n'a rien d'affligeant. J'ai plus que je n'ai jamais souhaité, lorsqu'à votre âge je me forgeais un avenir. J'ai un rapport certain avec les grands poètes, c'est une belle disposition à ne pas m'effrayer de la misère. Pour un chansonnier, c'est déjà quelque chose que de leur ressembler par ce petit côté.
« Travaillez-vous là-bas? Me rapportez-vous beaucoup de nouveau à lire? beaucoup de négligences à marquer de l'ongle?... J'espère que ma lettre vous
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trouvera encore à Hyères. Je n'ai reçu la vôtre que ce
matin; si vous êtes en route pour revenir, tant mieux !
« En vous attendant, je vous embrasse de cœur.
« Votre ami.
« 15 avril 1835. »
Cette lettre ne me trouva plus en Provence. Après un hiver délicieux passé à Hyères, nous remontâmes le long du Rhône vers Paris, où nous rentrâmes le 5 mai, fête du roi Louis-Philippe. J'accourus à Passy : Déranger me reçut avec un redoublement d'affection. Je le vis fréquenunent tout cet été pendant qu'il se disposait à se retirer à Fontainebleau. Je le trouvai un jour déjeunant avec un grand paysan picard vêtu d'une blouse bleue. Le rustique appelait le poëte 7non cousin, et le demi-dieu s'entretenait complaisamment d'orge et de colza tout en trinquant avec son fauve et rude parent. Une autre fois, je rencontrai chez lui M. Laisnay, imprimeur à Péronne, chez qui il avait été apprenti typographe. Bérenger en déjeunant lui rappela que c'est de lui qu'il avait appris l'art des vers. Son vieux compagnon ne parut pas se ressouvenir de ces leçons : c'était un homme lourd, sale, et, me semblait-il, presque abruti. Jamais maître plus grossier n'eut un disciple d'un plus vif et plus étincelant esprit. Je ne sais si ces Picards ne venaient pas lui dire adieu au moment où il s'éloignait de Paris. Déranger, par instinct et par calcul, aimait les petits; il ne recherchait pas les grands ni même les grands hommes. Il s'est laissé coquettement rechercher par les célébrités de son siècle. Chateaubriand, Lamennais, Lamartine sont venus à lui; mais, en revanche, il se montrait justement fier des