SON JOURNAL (( LE MONDE
teux depuis que je suis ici. Nous avons heureusement un savant et sage médecin, le docteur Bretonneau, célèbre à Paris même, mais surtout recommandable par une grande philanthropie et un esprit des plus distingués. Vous voyez que cela est très tranquillisant. Adieu.
a P. S. Est-ce que vous croyez en effet que la police soit aux trousses de Lamennais? L'inquisition de la prêtraille, passe. Ce que je crains, c'est que des sots n'aient persuadé cela à mon pauvre abbé, qui s'en monterait la tête. (8 février 1837.) »
C'est avec cette sagesse socratique, mais aussi avec cet épicurisme frondeur mais affectueux jusque dans son indiscrétion, que Béranger jugeait M. de Lamennais. Trois mois après, il m'écrivait encore :
« Voilà bien longtemps que nous ne nous sommes dit un petit bonjour, mon cher N. Vous ne devriez pas attendre mes réponses pour prendre la plume. Nous autres provinciaux nous avons bien peu à dire en fait de nouvelles. C'est à vous, messieurs de Paris, qu'il appartient de nous conter des merveilles... Voyez-vous toujours Lamennais? Il n'y a plus de correspondance entre nous depuis une lettre que je lui ai écrite, et qu'on m'assure avoir été perdue, ce que j'ai de la peine à croire. Que dites-vous du Monde? Je le lis avec attention et intérêt. Mais malgré le succès qu'on dit qu'il obtient, j'y vois, selon moi, plus de talent que de suite, plus de dévouement que d'utilité. Quelle conclusion mettre au bout de cette éloquence'^ Et en supposant la
conclusion possible, par quel chemin passer, quels moyens employer pour y arriver? G. Sand le sait peutêtre.
« Je vous dirai qu'après avoir été assez languissant, pendant six semaines d'acclimatation, je me porte très bien maintenant, et suis tout au bonheur d'avoir un jardin que j'ai fait planter et que je surveille avec un amour de père. Je ne savais pas avoir le goût de l'horticulture. Si je vis encore quelques années, et si je suis assez heureux pour ne pas quitter cette douce retraite où je me plais chaque jour davantage, j'aurai des bosquets et de l'ombre que je devrai à mes soins et même à mon travail. Autant je sortais à Fontainebleau, autant je suis sédentaire ici. Mon enclos suflfit à mes promenades et je me couche souvent fatigué. Je ne vois personne, les visites sont rares, comme vous pouvez croire, et pourtant mes journées sont bien remplies. Il est vrai que j'écrivaille un peu, et rimaille un peu, ce qui fait que je ne bâille jamais, sauf à lire tous mes journaux, qui ont au moins le mérite de me faire chérir d'autant ma solitude profonde.
« Adieu, mon cher enfant; ma vieille amie se rappelle à votre souvenir, et moi je suis tout à vous. (20 mai 4837.) »
M. de Lamennais voulut passer une partie de cet été avec nous à la campagne. Nous allâmes au château de Frescu, à une demi-lieue au nord de Sézanne. Le voyage éprouva M. de Lamennais; la première nuit, il se réveilla avec d'horribles convulsions d'estomac. Je couchais dans son voisinage, j'accourus à ses gémisse-