‹ Béranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirsChapitre 57 sur 119 · LA THÉOCRATIE · texte numérisé non relu

LA THÉOCRATIE

ments, et je craignis de voir expirer dans mes bras ce frêle vieillard. Il paraissait recevoir à regret des soins que j'étais heureux et même fier de lui donner. Mais malgré sa bienveillance pour moi et mon admiration pour lui, aucune sympathie bien intime n'a pu, je dois l'avouer, s'établir entre nous. J'attribue cette répulsion réciproque à une ressemblance et à une dissemblance de caractère. Qu'on me pardonne de me poser un instant, jeune homme obscur et sans avenir, en face du vieillard illustre et immortel. La ressemblance, c'est que nous avions l'un et l'autre un fond primitif et un peu sauvage; il était un Breton de l'Armorique, j'étais un Gantabre des Pyrénées. La dissemblance, c'est que j'étais profondément protestant et biblique, et que lui, bien qu'il eût rompu avec le pape, il était resté radicalement papiste et théocrate. Son idéal était Grégoire Vil et la grande papauté du moyen âge qui dévora les Vaudois et les Albigeois, et j'étais du sang de ces peuples infortunés que je regardais comme des citoyens, des héros et des martyrs. M. de Lamennais a, peut-être à son insu, accompli dans l'Eglise une révolution démocratique qui réduit la catholicité à n'être plus qu'un troupeau muet sous un pontife-dieu. Or, cette Eglise romaine a pour conséquence nécessaire de constituer dans chaque peuple catholique un diminutif d'empire romain dont l'organisme congénère consiste uniquement dans une nation muette sous un César. Le pape et l'empereur sont la double incarnation de ce despotisme bicéphale. Et la crosse du pape, le glaive du prince et la fourche des paysans, étoutferont, dans leur fatal triangle, la liberté du genre humain. M. de La-

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