LA LIBERTÉ
mennais, même démocrate, déduisait logiquement la liberté de cette théocratie, qui n'était, à mes yeux, qu'un despotisme divinisé, A mes yeux, la liberté était protestante et biblique. Pour moi je partais du Christ, selon cette parole : Le Fils vous a /franchira., la vérité vous rendra libres/ Et cette vérité, c'était l'Evangile écrit, non sur le papier, sur le parchemin ni sur le marbre du Sinaï, mais gravé dans le cœur de l'homme, évangile vivant. Bible animée et palpitante. Je trouvais que la liberté n'avait été partiellement réalisée dans les temps modernes que par les nations bibliques : les Suisses, les Hollandais, les Anglo-Saxons d'Europe et d'Amérique. M. de Lamennais détestait les peuples protestants, et réservait ses sympathies aux Italiens, aux Espagnols, aux Américains du Sud, qui pourtant s'entre-dé vorent comme des jaguars. Il portait dans son cœur cet antagonisme de l'esprit clérical et de l'esprit républicain qui condamne les races catholiques à rouler éternellement de servitude en anarchie et d'anarchie en servitude. Cette instinctive répulsion qu'il ressentait pour le protestantisme s'était, dans les derniers temps, accrue sous l'accusation un peu tardivement proférée contre lui par M. Lacordaire. Le dominicain s'était enfin aperçu que son illustre maître, substituant à la Bible juive une espèce de Bible du genre humain, n'était en réalité qu'un protestant gigantesque. Il est certain qu'il y avait dans son génie quelque chose d'hybride. Je restais dans une réserve respectueuse; mais il ne me parlait qu'avec une certaine précaution. Il sentait en moi une résistance tacite : ses arguments rebondissaient sur mon silence comme le boulet sur le
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granit. Nous ne nous entendions pas^ bien que je ne contestasse jamais. Il avait Tliabitude de régner sur les esprits à la divine, comme dit Saint-Simon de Ftnelon. Il n'aimait pas la discussion^ et détestait le génie critique, l'indépendance de cette raison huguenote, qui faisait dire à La Fontaine à propos de Bayle et de Leclerc :
Ils vont tranchant sur tout comme enfants de Calvin.
Quoi qu'il en soit, il y eut toujours entre nous, de son côté, plus d'estime, je crois, que de goût; et de ma part plus d'admiration que de sympathie. Je le regrettais vivement, et je m'en ouvris à Déranger. En même temps, je lui exprimais le désir que j'avais de m'ensevelir dans la solitude. Singulier contraste! Un prêtre catholique, déjà vieux, cherchait le bruit du forum; un laïque protestant, jeune encore, demandait la paix du désert. Déranger me répondit :
« Vous pensez de bonne heure à vous retner du monde, mon cher ami. A cinquante-cinq ans, comme moi, passe! Mais à votre âge, je trouve ce projet un peu aventuré. Dans deux ou trois ans, en aurez-vous trente ? J'en doute. Au reste, on peut avoir de moins raisonnables pensées. Et puis, vous vous défiez des hommes, et cela explique jusqu'à un certain point le désir que vous formez d'une si prompte retraite. A ce sujet, je dois vous dire que cette défiance est bien exagérée; l'accusation que vous ])ortez contre Lamennais m'en est la preuve, n'a rien d'ironique, ou du moins je ne