‹ Béranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirsChapitre 7 sur 119 · SON ORIGINE · texte numérisé non relu

SON ORIGINE

maison comtale de Provence et de Catalogne qui s'est fondue dans la dynastie royale d'Aragon. Le grand trouvère du dix-neuvième siècle aurait ainsi pour ancêtres poétiques ces princes, troubadours pyrénéens. C'est peu probable, malgré la similitude du génie, et, à ce propos, je ferai remarquer que les Béranger de Picardie n'ont jamais su l'orthographe de leur héroïque nom germanique et méridional. L'aïeul du poëte, officier des armées de Louis XV, avait, à la Jean-Jacques, épousé sa servante et s'était fait cabaretier près de Péronne. Son père, gentilhomme dénobilisé par la révolution, financier en déconfiture, s'était marié avec la fille d'un tailleur, femme vulgaire d'un homme hasardeux et chimérique. Je rappelle ces origines, connues de tout le monde, parce qu'elles expliquent le poëte : tout homme est un résumé de ses ancêtres. C'est de ce bizarre amalgame de princes et de cabaretiers, de gentilshommes, de financiers et de tailleurs, de chevaliers de la Régence et de prolétaires de la rue, que sortit le poëte bachique, le chantre national, l'éminent citoyen, mais en même temps l'épicurien qui conserva toujours et même affecta constamment de mêler à ses grandes qualités un léger reflet des mœurs de la bohème. Personnellement, il n'était au fond ni noble ni plébéien : il était bourgeois. Et c'est là probablement sa véritable origine, malgré les talons rouges de ses aïeux. Au physique comme au moral, il avait l'encolure du tiers état. Ses formes accusaient la roture du passé; mais sa tète révélait l'aristocratie de l'avenir, l'intelligence. Cette tête, à la fois énorme et superbe, était comme un symbole grandiose de ses vices et de

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ses vertus. Elle rappelait celle de Socrate, et comme le philosophe athénien, le poëte avait commencé par le scandale pour tinir par la sagesse et par la gloire. Je revins le lendemain matin, comme il me l'avait recommandé ; il me traita avec une familiarité paternelle, m'appelant tout uniment par mon nom, ce qui était naturel dans un homme de cet âge et de cette renommée. Mais ce qui l'était beaucoup moins, et ce que je ne conçois pas encore aujourd'hui, c'est qu'un mois ne s'était pas écoulé, que je l'appelais déjà comme tout le monde, Béranxjer. Le monsieur était généralement supprimé chez le poëte populaire. Il ne parut pas blessé de ma naïveté puritaine; peut-être en fut-il flatté dans son cœur, car je caressais à mon insu sa double faiblesse; je le traitais comme un prolétaire et comme un immortel. Béranger, à mon retour, me montra plusieurs lettres qu'il venait d'écrire en ma faveur à M. de Montalivet, ministre de l'instruction publique; à M. Villemain, président du conseil de ce ministère, et à M. Cauchois-Lemaire, rédacteur en chef du Constitutionnel. Il me chargea de les jeter dans une boîte et m'en donna une quatrième qu'il me recommanda de porter moi-même Vieille rue du Temple, à M. Lebrun, de l'Académie française. M. Lebrun était l'intime ami de Béranger qui, je crois, lui avait fait obtenir, à la révolution de juillet, la direction de l'imprimerie royale. L'auteur de Marie Stuart m'accueillit avec une affabilité relevée de grâce attique. Comme je lui exprimais la reconnaissance que m'inspiraient ses bontés, il crut devoir les justifier en me racontant que ses commencements aussi avaient été douloureux; qu'il avait

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