‹ Béranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirsChapitre 63 sur 119 · DANS LES BOIS · texte numérisé non relu

DANS LES BOIS

Le soir, après le dîner, nous nous promenions tête à tête dans les bois ; les fourrés que nous parcourions lui rendaient le souvenir de ses landes bretonnes et des bords de rOcéan. Ce souvenir donnait à sa pensée un reflet de poésie et quelquefois des ailes lyriques. Un soir, je ne l'oublierai jamais, je le priai de m'expliquer les origines du pouvoir que Rousseau plaçait dans le peuple et qu'il faisait remonter avec raison jusqu'à Dieu. Il commença par de grandes circonvolutions et s'éleva graduellement, et rétrécissant les cercles de sa spirale, remontait jusqu'au souverain être. Il me semblait voir un oiseau de grande envergure qui d'abord a quelque peine à s'enlever du sol. Sa parole était rétive, et sa pensée, à qui l'espace manquait encore, paraissait embarrassée et lourde. Mais à mesure qu'il montait il prenait de la vigueur et de l'agilité ; il s'élevait de raisonnement en raisonnement, comme de région en région. Son aile grandissait avec l'étendue. Quelles magnifiques évolutions il décrivait dans le ciel ! Avec quelle grâce il planait comme en se jouant dans l'infini. Tout à coup, d'un vigoureux coup d'aile, le cygne s'élançait au-dessus des nuages, l'aigle disparaissait dans le soleil. On ne le voyait plus, on l'entendait encore; ce n'était plus un langage, c'était un chant, un chant fatidique. Et ma pensée roulait éperdue dans les espaces, suspendue aux puissantes serres, ou aux ailes harmonieuses de ce Platon de l'Armorique.

M, de Lamennais, comme les solitaires, avait la parole difficile, mais les rêves de ce platonisme politique convenaient à son génie, et il nageait alors en plein dans son élément, car il composait le Livre du Peuple.

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