‹ Béranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirsChapitre 70 sur 119 · ÉTUDES · texte numérisé non relu

ÉTUDES

point de vue protestant et biblique. Il loua la spontanéité du style, sa mâle rudesse, sa vigueur ardente, et comme il disait, sa fierté castillane. J'étais assez jeune encore pour recevoir sa parole comme celle d'un oracle, et m'enfonçant dans le parc, je fus, pendant plusieurs heures, comme emporté par des ailes et roulé dans un tourbillon.

Béranger en Touraine. — Sa villa do la Grenadière. — Il cultive les tleurs et fait un catéchisme populaire. — Son bonheur dans la solitude.

(Voùt 1837 - Mars 1839.)

J'avais largement ébauché mes Camisards; je résolus d'aller, avant d'y mettre la dernière main, visiter les Cévennes. La géographie est à l'histoire ce que le paysage est à la peinture. Il faut peindre les hommes avec leur terre et leur ciel. Je partis de Paris le 15 août 1837, et par Moulins, Clermont, Saint-Flour, j'arrivai dans la Lozère, De Florac, à pied, le bâton à la main, mon sac de soldat sur le dos, je parcourus ces champs de bataille et de martyre. L'été était dévorant, je tombai malade sous ce climat africain; j'allai en hâte demander ma guérison aux Pyrénées. La vue des neiges du Canigou dont je découvris la cime des hauteurs de

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Bézicrs me raviva. J'avais été devancé dans les Pyrénées par un envoi de M. de Lamennais. Les Paroles d'un Croyant avaient eu un immense retentissement; le bruit en était arrivé jusqu'aux bourgades de l'Ariége. Mes compatriotes me chargèrent d'exprimer leur admiration à l'illustre auteur. M. de Lamennais fut touché de ce lointain et rustique hommage. Quelques jours après je reçus, d'une main intermédiaire, un ballot avec le billet suivant :

«Vous m'avez appris. Madame, que quelques bons habitants des Pyrénées désiraient connaître les Pai^oles d'un Croyant. Auriez-vous la bonté de leur faire parvenir les douze exemplaires que je vous envoie. S'ils y trouvaient quelques motifs de se consoler dans leurs souffrances, d'espérer un avenir meilleur, et de travailler à le hâter pour eux et pour leurs frères^, par les moyens que la conscience avoue; si ce }'.et!t livre pouvait surtout exciter en eux un amour toujours plus grand de Dieu et des hommes, et les rendre toujours plus semblables à Celui qui mourut il y a dix-huit siècles sur la croix, pour répandre cette doctrine d'amour, de fraternité universelle, j'en éprouverais une vive joie; car l'avancement de l'honmie dans cette voie sainte, l'accomplissement de cette prière que le Christ nous exhorte à adresser sans cesse à son Père : Que votre règne arrive, est tout ce que je souhaite sur la terre.

«Recevez, Madame, l'assurance de mes respectueux sentiments.

F. Lajveennais. »

« Pavis^ 31 mai 1837. »

PAROLES fj'r>; C'.iOVAM. i'„7

Mes compatriotes dévorèrent les Paroles d'un Croyant. Les protestants s'égayèrent beaucoup de la caricature apocalyptique du pape figuré sous les traits d'un vieillard qui avait sept peurs. Mais quand ils lurent que la Vierge avait dans son manteau emporté pour un peu de temps hors du combat les Polonais vaincuS;, ils goûtèrent médiocrement ce reste de mythologie catholique, et "conçurent une moindre opinion du prophète armoricain qu'ils croyaient sans doute protestant depuis sa rupture avec Rome. Il est certain que la nouvelle position de M. de Lamennais manquait de netteté. Il flottait à son insu entre Hildebrand et Luther. Le prêtre n'avait pas dépouillé son esprit avec sa robe. Le Celte se débarbouille ditficilement de ses superstitions druidiques. Dans notre langue romane du Midi , un sorcier, c'est un Breton ou un druide (Breis ou Bruis pour Druis). Le grand druide de La Chênaie avait en vain rompu ses baguettes magiques; le puissant enchanteur restait fatalement soumis à ses anciens enchantements. Il continuait d'atteler son char de dragons , et portant les évocations du passé dans ses rêves d'avenir, revenait instinctivement à ses anciens sabbats, dans la nuit des siècles.

Après un séjour d'un mois sur les bords charmants de mon Arise, je revins par Bordeaux, et je m'arrêtai, comme on le pense bien, à Tours. Béranger, à qui J'avais annoncé mon passage, m'avait pressé d'aller loger à la Grenadière; mais je n'en fis rien, selon mes habitudes de circonspection, et je descendis à l'hôtel du Cygne. Mais à peine arrivé je m'empressai d'aller embrasser l'illustre poëte dans son ermitage. Je passai le

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