LA GRENADIÈRE
pont^ et je descendis, pendant un kilomètre environ, la rive droite de la Loire, me dirigeant sur le svelte clocher d'ardoise de Saint -Gyr. Un chemin en pente douce, pris sur la berge abrupte du coteau, me conduisit à une grande porte d'aspect rustique; et derrière quelques bosquets, j'aperçus une habitation : c'était la Grenadière. Adossée au vignoble de la colline qui l'abrite du nord, la petite villa, d'un seul étage et à mansarde, donne au Midi sur un jardin de peu d'étendue, dont la haute terrasse plonge sur la route poudreuse d'Angers, qui forme le quai de la Loire. Le chansonnier, dans ce gracieux ermitage, était possédé du démon des fleurs : il ne parlait que persicaires, ancolies, digitales, et nommait les trois cents variétés de roses, sans oublier surtout la rose Béranger. Il était, comme dit La Fontaine, prêtre de Flore, et ioni jjareil au vieillard de Virgile. Les arbustes plantés de ses mains, et qu'il montrait avec mi naïf orgueil, les fleurs qu'il arrosait lui-même chaque soir, lui avaient fait oublier une rose d'un plus divin parfum, la poésie. Il écrivait aussi son Livre du Peuple. C'était alors la manie des philosophes de catéchiser ce roi de la rue, au lieu de le ramener tout simplement à l'Evangile, au Docteur qui seul a su lui parler un langage simple et divin, et qui seul a droit d'être écouté, parce que son autorité vient de Dieu. M. de Lamennais n'avait réussi qu'à demi : Béranger eût échoué . complètement. Il m'en lut des fi-agments : c'était médiocre; il n'en fut bientôt plus question. Je trouvai installé à la Grenadière, l'un des principaux précepteurs du peuple à cette époque, M. P. Leroux, intelligence supérieure assurément, mais, comme dit l'Apôtre, un
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astre errant. M. P. Leroux voulait dégoûter du ciel le genre humain pour l'acclimater éternellement dans le cloaque de la terre. Il ne comprenait pas comment l'Esprit de Dieu pouvait être dans le Christ, mais il affirmait la transmigration de deux âmes dans le corps de Béranger. Et quelles âmes? Celle de Voltaire et celle de Franklin. Le Socrate de la chanson riait beaucoup d'avoir dans le corps ces deux terribles esprits dont le moindre avait
Ravi la foudre aux dieux et le sceptre aux tyrans.
Déranger m'accompagna jusqu'à Tours et nous entrâmes chez un libraire de la rue Royale. Nous y trouvâmes un vieillard, grand et mince, d'une figure douce et gracieuse, et qui portait un nom à physionomie nobiliaire et pastorale. « Avez-vous remarqué ce vieillard? me dit Béranger, quand nous fumes sortis; ce vieux berger est l'ofticier qui gardait l'échafaud de Louis XVI et qui tira l'épée pour que le roulement des tambours étouffât la voix du monarque. Ce sang capétien n'a pas l'air de beaucoup troubler la conscience de ce Tyrcis tourangeau. »
Béranger, le lendemain, nous conduisit, M. Leroux et moi, au Plessis-lès-Tours, ce fameux château de Louis XI qu'il a célébré dans une chanson où il a eu l'art merveilleux d'encadrer un tableau de Tacite dans une ronde gauloise. On le voyait de la Grenadière : nous traversâmes la Loire devant Saint-Gyr, et nous visitâmes le repaire de ce cruel et bizarre monarque. Il n'en reste que quelques débris insignifiants. Je remar-
130 LOLIS XI.
qucrai en passant que Walter Scoit s'est li'ompé dans Quentin Durimrd en mettant le Plessis à l'est de Tours. Il est tout juste à l'ouest, en aval et sur la rive gauche de la Loire. Nous parcourûmes le jardin de François de Paule, ce religieux italien que le tyran fit venir près de lui pour se rassurer contre les courroux du ciel. Béranger fit gravement l'éloge du cénobite et facétieusement l'éloge du monarque. Il combinait, je ne sais comment, son amour de la liberté avec son admiration pour les grands despotes, pourvu qu'ils fussent Français. C'est que plus patriote que citoyen il aimait moins la liberté que la patrie et la gloire. Il ne détestait pas Louis XI parce que ce roi-bourreau était un des vigoureux constructeurs de la monarchie. Il était indulgent aux Valois dont les souvenirs gracieux et chevaleresques peuplaient cette région de la France. II disait : « Charles V fut un grand roi. Mais ce sage n'a eu qu'une postérité de fous. Charles VI l'était entièrement; Charles VU et Louis XI l'étaient à demi. Quel beau règne que celui de Charles VII. C'est l'âge héroïque de la monarchie. Dunois, Lahire, Saintraille, et Jeanne d'Arc, la guerrière inspirée! Ce règne n'a pas un historien. Il faudrait un poëte pour le chanter. Quel dommage que cette épopée soit tombée aux mains ineptes de Chapelain ! Et quel crime que Voltaire l'ait profané! Car c'est un crime, une profanation, un sacrilège de la pudeur, de Théroïsme et de la France. Et pourtant Voltaire avait dignement jugé saint Louis; il avait dans le cœur le plus vif et le plus généreux amour de la France et du genre humain : c'est inconcevable! J'ai moi-même esquissé un poënie sur Jeanne d'Arc :
OIIGANISATION DEMOCKATIQIE. Î31
quel bon sens, quel courage, quelle pureté, et quel ineffable mélange de tout cela dans cette bergère chevaleresque! »
Il parut dans le courant de cet été un livre qui fit une vive sensation. Il était intitulé : Esaai sur Vorganisation démocraticjue de la France. L^auteur était M. Aug. Billiard, ancien préfet du Finistère. M. dô Lamennais m'en avait beaucoup parlé à Sans-Souci. Béranger, à qui M. Leroux, je crois, l'avait prêté, m'en parla aussi avec une es[)èce de transport. Il combinait cette ferveur républicaine avec son admiration monarchique et chevaleresque. Je résumerais ici les discours que nous tint le poète sur ces graves matières politiques, mais j'ai le bonheur de pouvoir le citer lui-même textuellement. Voici la lettre de remerchnent qu'il écrivit six mois plus tard au pubHciste démocrate qui lui avait envoyé son livre sur l'invitation de M. de Lamennais.
« 27 avril 1838.
« Notez bien, je vous prie. Monsieur, qu'il n'y a pas plus d'une vingtaine de jours que M. Bérard m'a remis votre Essai, qui malheureusement encore m'est arrivé au milieu d'une de ces crises financières auxquelles je ne suis que trop sujet, et des préparatifs d'un déménagement qui en est la suite obligée. Malgré ces nombreux embarras, je me suis empressé de lire attentivement votre excellent ouvrage que quelques journaux m'avaient fait désirer de connaître. Il est difficile, Monsieur, de plus sympathiser que je ne ie fais avec vos principes et vos prévisions. Mon républicanisme
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est d'ancienne date, et si, par patriotisme, j'ai cru devoir le faire taire en 1830, c'est que j'ai toujours pensé et pense encore que la nation pour être convaincue que la royauté n'est plus la base de la sécurité publique a besoin d'une nouvelle preuve de l'impossibilité d'asseoir la monarchie sur le terrain de l'égalité. Enfin, selon moi, il faut achever d'user le trône, ce qui vaut mieux que de le renverser, et à cette besogne les rois s'entendent mieux que les peuples.
« D'après ce peu de mots, vous concevez. Monsieur, combien de rapports existent entre mes idées et les vôtres ; aussi est-ce un renfort pour mon opinion que j'ai cherché dans votre livre. J'y ai trouvé plus que cela, quant aux études administratives auxquelles vous vous êtes livré, et qui vous ont conduit à formuler les moyens d'exécution que négligent trop les utopistes. Un peu atteint de leur maladie, j'ai cependant aussi quelque penchant an positif, et sens le besoin de jalonner la campagne que j'aime à battre en tout sens. J'ai donc été heureux et fier de rencontrer dans vos formes constitutives, mais complètement élaborées, quelques points auxquels dans mes rêvasseries j'avais cru devoir m'arrêter, entre autres ceux d'un conseil national et de l'organisation par canton pour suppléer à l'insutfisance de la commune.
« Quant à l'impôt, j'avoue en hésitant. Monsieur, que je me trouve en contradiction avec vous. Calculant qu'une nation qui produit, assure-t-on, par culture, commerce, et industrie, au moins onze milliards, peut bien dépenser le onzième de ce produit à son organisation; ce n'est qu'à l'assiette et à l'emploi de l'impôt
LETTRE DE BÉRA?<GEtt. 133
que je voudrais faire subir des changements^ mais de notables. Dans un état de pure démocratie, au point où la richesse est arrivée chez nous, sans doute il faut borner le nombre des emplois lucratifs, mais il faut qu'ils le soient assez pour que les capacités pauvres y trouvent des avantages égaux à ceux que leur assureraient les professions particulières. Dans un gouvernement à bon marché la richesse et l'intrigue peuvent en tirer bon parti. J'ai bien une autre idée : c'est celle d'un impôt unique. Vous le repoussez en quelques mots, et d'autres l'ont repoussé aussi. Pourtant j'y tiens toujours et pour bien des raisons. Je ne vous en dirai qu'une : je voudrais que le gouvernement cessât de répartir et de prélever l'impôt lui-même. Quant aux autres raisonnettes, il serait trop long de vous les énumérer et je craindrais d'ailleurs d'entamer une pareille discussion avec vous. Monsieur, qui d'un souffle pourriez faire crouler tout l'échafaudage de mes conceptions financières; d'autant, comme je vous le disais en commençant ma lettre, que le moment serait fort mal choisi pour moi pour parler finance. Et puis vous ririez de voir un faiseur de couplets s'immiscer en pareille matière.
« Tout chansonnier que je suis, croyez du moins. Monsieur, que je sais apprécier les travaux consciencieux et instructifs comme celui que vous nous donnez; que je rends justice à tout ce qu'il faut de probité et de courage pour publier aujourd'hui un pareil livre; et qu^'enfin je m'irrite contre ceux qui le laissent passer sans y puiser d'excellentes leçons dont ils ont si grand besoin. Mais nos jeunes républicains sont incorrigibles.
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et quoiqu'il y en ait bon nombre pleins de cœur et d'esprit, je les maudirais souvent tous, si je ne me disais que leur mission sans doute est de retarder la venue de la république, qui serait en péril d'avorter une seconde fois en se hâtant trop tôt d'éclore.
« Vous avez la bonté de me dire. Monsieur, que les choses iraient un peu moins mal si on m'eût écouié. Hélas ! c'est lorsque j'ai vu que mon gros bon sens, si désintéressé qu'il fût, n'avait pas plus d'influence sur mes amis les jeunes patriotes qu'il n'en avait sur ceux de mes amis qui avaient traversé le pouvoir, que j'ai pris le parti de la retraite dont j'avais atteint l'âge. Là, je vis d'espérance, non plus pour mon compte, mais pour mon cher pays. Tout en cherchant s'il n'y a pas encore en moi quelque pensée que le travail lui puisse rendre utile, je m'associe de tout cœur à tous les nobles efforts qui se font pour trouver enfin la solution de ce que j'appelle le grand problème de notre époque : l'ordre dam l'égalité. Jugez d'après cela, Monsieur, combien je dois applaudir à votre ouvrage écrit d'un style si lucide, si rempli de sages enseignements , et dicté par un patriotisme aussi pur qu'éclairé.
« C'est vous dire assez tous les remercîments que je vous dois, ainsi qu'à M. de Lamennais, qui vous a fait penser à me faire cadeau de votre livre. Recevez avec mes témoignages de gratitude. Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués d'estime et de considération. »
Voici la lettre que M. de Lamennais avait écrite sur le même sujet à M. Billiard :
LETTRE r.R LAMENNAIS. 135
« Sans-Souci, près Sézanne, 9 août 1837.
« Il y a longtemps^ Monsieur, que je n'ai lu d'ouvrage qui m'ait fait autant de plaisir que le vôtre, non pas tant à cause de la conformité presque entière de nos idées sur l'organisation de la France démocratique, que pour le bien pratique qui résultera d'un livre tel que le vôtre. De tous côtés on demandait aux républicains de formuler leur gouvernement, et personne ne tentait cette épreuve difliciie. A présent, au moins, on ne nous reprochera plus de ne pas savoir ce que nous voulons. Plût à Dieu que vous fussiez lu de tout le monde ! Gela avancerait beaucoup la grande œuvre de l'avenir. On verrait combien ce que vous proposez est simple et facile, et combien tous gagneraient à la réalisation d'un pareil plan, excepté un petit nombre d'intrigants et d'égoïstes. Il serait bien à désirer que les journaux s'occupassent de répandre une production aussi utile et aussi remarquable que la vôtre. Après avoir parlé d'égalité et de liberté pendant cinquante ans, peu de gens comprennent quels doivent être la base et le principe régulateur de la société moderne. On n'est guère occupé dans tous les partis qu'à chercher les conditions d'un pouvoir fort, c'est-àdire les moyens de fonder un despotisme également absolu, quelque nom qu'il porte. Cette tendance est la plaie de l'époque présente. Chacun a son système qu'il voudrait imposer au peuple violemment; et le peuple, avec un bon sens parfait, répond comme le mulet de la fable : Que m'importe à qui j'obéisse et qui soit mon maître? dwn modo porlem clitdlas mens? S'obsti-