‹ Béranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirsChapitre 76 sur 119 · RICIIEMONT · texte numérisé non relu

RICIIEMONT

écumer et mugir à l'écluse d'un moulin perdu dans des touffes d'aulnes^ de saules et de frênes. Le moulin mêlait son bruit rustique au murmure des eaux et des bois : une multitude d'oiseaux^ les merles, les fauvettes, les rouges-gorges formaient tout le jour un concert au-dessus duquel perçait le fifre aigu du roitelet. Le soir, dans un taillis de chênes, une grive articulait son cantique saccadé et éclatant, jusqu'à ce que l'étoile du soir vînt donner le signal au rossignol, qui s'emparait en maitre du silence universel pour exécuter ses symphonies, et toute la nuit appartenait sans partage à ce mélodieux ménestrel de la lune et du désert.

Le château était habitable quoique en ruine, et son délabrement était même une harmonie de plus avec l'abandon de son site agreste. Nous nous établîmes dans la tour du sud : mon élève et moi, nous nous installâmes au premier étage avec nos livres : nous reprîmes nos études, et l'aspect pastoral du pays nous ramena vers Théocrite. C'était un tableau digne du grand bucolique de Syracuse : une chapelle déserte, et un hameau dérobé dans une ride du coteau; des chaumières cachées dans des bouquets de bois d'où la fumée montait dans l'air; des grottes druidiques maintenant habitées par des essaims qui les remplissaient de leur bourdonnement; enfin, un cimetière frais, ombragé, silencieux, jeté sur un escarpement et comme échoué sur un écueil de la vie ; charmante idylle dont ce gracieux champ de sommeil, brouté par les chevreaux et les abeilles, était la pensée grave et mélancolique. J'envoyai à Béranger ce croquis de Richemont;

l'avenir s'assombrit. 149

il aimait à connaître les lieux que nous habitions^ nos études, et jusqu'à nos jeux. Il reçut toujours volontiers mes élèves, et les caressait quoiqu'il aiuîât peu les enfants, et moins encore les écoliers. On sera bien aise aussi, je pense, de connaître le site où la pensée du poëte venait errer avec nous dans la Charente.

L'avenir s'assombrissait de nouveau; cependant, malgré quelques tristes pressentiments, je me croyais encore en sécurité. Déranger s'en alarmait aussi :

« Je suis bien aise de ce que vous m'apprenez, mon cher ami ; je n'étais pas sans quelque crainte... Puisque vous êtes complètement rassuré, je puis bien me rassurer aussi... Je ne suis pas fâché que le temps vous ait manqué pour l'impression de vos Carnisards. Vous aurez celui qu'il faut pour revoir et corriger. D'ailleurs votre impression de province ne me souriait guère. Vous mettez de l'ordre dans vos poésies, c'est bien fait; mais, par Dieu, en arrangeant tout cela, redressez les boiteux, faites voir les aveugles, guérissez les paralytiques, pour que les bien portants n'aient pas à souffrir d'un entourage de maléficieux. Puisque vous prenez goût aux anciens qui valent la peine qu'on les étudie, faites comme eux qui faisaient si bien ce qu'ils faisaient : c'est du moins ce que je me figure à leur plus grande gloire.

« Que me parlez-vous de mansarde? C'est à la Grenadière que j'avais une mansarde. Ici j'ai une jolie chambre avec antichambre, le tout fort gai, quoique un peu bruyant, surtout les jours de marché. Judith est aussi beaucoup mieux logée, et je viens de m'aper-

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cevoir que cela a complètement dissipé le chagrin que notre déménagement lui avait causé. La rue Chanoinesse est au bout opposé de celle où vous étiez descendu la première fois que vous êtes venu ici (à l'hôtel du Cygne) en se dirigeant vers le couchant. Jamais je ne me suis autant promené. Toutes les promenades de Tours sont de ce côté et presque toujours solitaires. Ne soyez donc pas surpris si je me trouve bien. J'ai eu plusieurs visites, entre autres Manuel, qui a voulu s'assurer par lui-même que je ne mourrai ni d'ennui ni de faim. Je bénis bien le petit accident qui m'est survenu, car il m'a valu tant de témoignages d'attachement que j'ai été à me demander comment j'avais pu faire pour mériter des amitiés si vraies et si constantes. Oh ! mon cher N., les hommes valent mieux qu'on ne suppose. Quant à moi, je serais sans excuse si je devenais misanthrope. Au reste, je ne suis pas enclin à ce vilain défaut, qui n'est presque toujours que le fruit d'un orgueil concentré.

« Puisque nous voilà sur la médecine, nous

pouvons revenir à Rabelais dont vous parlez d'une façon que je n'aurais pas attendu de vous. Il me semblait que ce grand railleur ne pouvait vous convenir malgré tout ce qu'il a de raison, de science et d'audacieuse philosophie. C'est Chateaubriand qui prétend que les écrivains de chaque nation descendent d'un seul père, et que si les Grecs descendent littérairement d'Homère, les Italiens de Dante^ nous, Français, nous procédons tous de maître François. Il faut convenir pourtant que plusieurs de nos grands écrivains feraient douter de cette paternité commune. Ce n'est pas Voltaire,

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