‹ Béranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirsChapitre 78 sur 119 · CONSPIRATIONS · texte numérisé non relu

CONSPIRATIONS

sensé, conspirer le renversement de la monarchie de Juillet. Mais en même temps combien il était affligeant de penser que cet aigle, qui s'enlevait d'un coup d'aile jusqu'au plus haut du ciel et planait dans les rayons du soleil, s'abaissait jusqu'à se perdre dans les souterrains avec les chauves-souris et les taupes aveugles des conspirations. De ces ténèbres factieuses, il ne pouvait sortir que la licence et le despotisme, enfants de la nuit. La liberté est fille du soleil. Quelquefois, dans nos promenades de Sézanne, quand M. de Lamennais m'expliquait ses théories révolutionnaires, je répondais : « Le Christ vous affrayichira! )•> Ce mot biblique, tombé au milieu d'un long silence, le déconcertait infailliblement. Le théocrate catholique rougissait dans son cœur de n'être qu'un démagogue païen.

Cet Esope du Palais-Royal pétillait d'esprit; il avait été, dans sa jeunesse, domestique du cardinal Mauvy, et racontait les choses les plus curieuses et les plus amusantes sur cet archevêque de Paris. Mais uevenons en hâte à Déranger. Nous avons vu comment, de peur d'être pris pour le châtelain de la Grenadière, il était devenu le citoyen de la rue Chanoineau, et que ses amis s'étaient alarmés du sacrifice qu'il faisait de son modeste bonheur à l'insatiable popularité. Il était si tristement dans son vilain quartier, que le bruit se répandit que la fièvre et l'ennui allaient le chasser de Tours.

« N'en croyez pas les journaux, mon cher N., je n'ai seulement pas eu l'idée de retourner à Paris, bien que j'aie peu à me louer de la Touraine, puisque depuis que j'y suis j'y ai éprouvé" des échecs de fortune, et

que j'y ai rarement vu du beau temps; que j'y ai été menacé d'être d'une académie, et qu'enfin la fièvre, assez fréquente ici, vient de me prendre à la gorge. Il est vrai que Bretonneau lui a fait lâcher prise avec vingt grains de quinine... Lacordaire est un plat farceur! Depuis que j'ai lu sa lettre sur Rome, j'ai un souverain mépris pour ce baladin sans foi et sans talent... Votre jeune homme (mon élève) a bien raison de s'adonner à l'astronomie. Oh ! que je voudrais posséder cette science, la plus belle de toutes, celle qui donne le mieux la mesure de Dieu et en même temps celle de l'homme. Tâchez que votre élève y voie autre chose que les divisions de l'espace et les calculs de la pesanteur. Adieu; présentez mes hommages à Madame X. Dites-lui qu'à son passage je lui ferai lire une lettre de Lamennais dont je suis tout fier et qu'elle trouvera charmante. (28 déc. 1838.)

« P. S. Avez-vous su que Dantan vient de publier un buste de moi ? Il était ici chez des amis à moi; je l'invite à dîner, et pour prix de mon hospitalité, il me vole ma figure qu'il va faire de mémoire à Paris, où il la vend 2 fr. 50 aux badauds. Je l'aimais peu, je le déteste maintenant. »

Telle était la coquetterie de cet illustre poëte : elle agaçait le public, en se dérobant sous ses vieux saules, comme la Galatée de Virgile qui allongeait hors de leurs troncs vermoulus et caverneux sa blonde tète de nymphe. Mais à côté de ce triste badinage, on aura remarqué les belles paroles que lui inspire l'astronomie. Le spectacle du ciel l'élevait vers Dieu. Le Déranger de

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nos lettres complète sur ce point le Béranger des chansons. Le poëte en vieillissant devenait grave et religieux, 11 n'était guère plus sceptique et léger que par habitude et attitude de chansonnier. Il n'aimait pas^ je l'ai dit ailleurs^ le scandale dans les vers. Il détestait surtout le tréteau dans la chaire. C'est ce qui le rend injuste envers le P. Lacordaire. Il rabaisse trop cet orateur sans doute trop vanté; mais ses successeurs à Notre-Dame de Paris, jésuites et capucins, relèvent mieux que personne le talent relatif de l'habile dominicain. Béranger s'indignait qu'un prédicateur descendît jusqu'à l'histrion. On lui racontait un jour que, pour démontrer le dogme de la transsubstantiation et la manducation du Christ dans l'eucharistie, le P. Lacordaire avait traité préliminairement du rôle des Vewes dans r amour, Béranger, qui ne croyait pas le moins du monde à la transsubstantiation, en était révolté. Ce prédicateur, il est vrai, recherchait trop les sujets scabreux. Ils plaisent aux orateurs catholiques, même à l'austère et naïf Bossuet. L^évêque de Meaux laisse échapper, à propos de l'eucharistie, ces étonnantes, ces incroyables paroles qui auront inspiré le P. Lacordaire : « Dans le transport de l'amour humain, qui ne sait qu'on se mange, qu'on se dévore, qu'on voudrait s'incorporer en toutes manières, et, comme disait ce poète, enlever jusqu'avec les dents ce qu'on aime, pour le posséder, pour s'en unir^^ pour s'y nourrir, pour en vivre. Ce qui est fureur, ce qui est impuissance dans l'amour corporel, est vérité, est sagesse dans l'amour de Jésus. Prenez, mangez, ceci est mon corps; dévorez, engloutissez, non une partie, non un morceau.

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mais le tout \ » Le P. Lacordaire avait probablement transporté dans la chaire de Notre-Dame cette violente exégèse de Bossuet. Ajoutons que le morceau d'éloquence le plus passionné, le pins incandescent de la langue française n'est pas, tant s'en faut, quelques lettres de la Nouvelle Héloïse de Rousseau, mais deux sermons sur l'amour de la sainte Vierge, qui durent singulièrement incendier les religieuses de Meaux suspendues, haletantes et éperdues, aux lèvres de leur évoque. On s'étonne après cela que Bossuet se gendarmât si fort contre les peintures mythologiques que Fénelon nous retrace, dans le Télémaque, des mystères d'Idalie et de Paphos.

Nous n'étions venus dans la Charente qu'avec l'espoir de retourner en automne à Paris. L'automne arriva, et il fut décidé que nous passerions l'hiver à Richemont. Nous nous calfeutrâmes dans le vieux manoir délabré et nous attendîmes les neiges. Pendant les premiers froids, nous reçûmes la visite de M. D., député du Var, qui nous apporta un rayon du ciel et un parfum des orangers de Provence. Il se rendait à la chambre, Gt revenait d'Italie. A son passage à Rome, il avait vu le pape. Le Français rabelaisien s'était soumis au cérémonial du Vatican. Comme tout le monde, il avait baisé la mule pontificale ; mais pour amoindrir à nos yeux cet abaissement, il prétendit que le pape, se renversant en arrière, avait haussé le pied jusqu'au niveau de ses lèvres. Le sceptique égayait à la française cette abjection byzantine et orientale. M. D. avait, l'année

î Médit, sur l'Evang., XI, 64.

précédente, vu M. de Lamennais chez mon patron à Paris, et bien des fois, le soir, à table, dans leurs discussions politiques, le Provençal philippiste et le Breton républicain en étaient venus jusqu'aux mots violents. Le voyageur, après le baise-pied, parla au pontife du fameux auteur des Paroles d'un croyant, qui Tavait si plaisamment caricaturé avec son cortège des sept Peurs. Grégoire XVI lui répondit que le rebelle breton leur reviendrait quand son esprit aurait parcouru le cercle entier des égarements où le roulait fatalement le tourbillon. Je fis part à Déranger de cette curieuse anecdote. Il me répondit :

« La visite de D. au pape ne me surprend pas.

« ... Je crois au mot du pape sur Lamennais, et je ne serais pas fâché qu'il lui parvînt. Notre abbé mourra encore plus mal avec le clergé que M. de Montlosier, plus mal que moi peut-être. C'est beaucoup dire; mais j'ai observé que les prêtres ont toujours eu de la tendance à s'approcher de moi. En voici un, curé à quinze lieues d'ici, qui veut se mettre sous ma direction; et au 1" janvier (1839) trois grands-vicaires de Tours, que je ne connaissais pas même de nom, me sont venus honorer de leur visite, ou néanmoins ont déposé euxmêmes leur carte chez moi. Gela m'a rappelé le fameux Liautard, curé de Fontainebleau, qui, à la même époque, il y a trois ans, me fit une fort longue visite, et me parut fort aimable. Vous verrez qu'il ne tiendra qu'à moi d'être porté en terre sainte, loin de vous autres, maudits parpaillots. Adieu, bonne année et bonne santé. (4 janvier 1839.) »

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