‹ Béranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirsChapitre 79 sur 119 · LE CARDINALAT A LAMENNAIS · texte numérisé non relu

LE CARDINALAT A LAMENNAIS

Béranger fut plus clairvoyant que le pape Grégoire XVI. Le Breton rebelle ne retourna pas vers Rome. Ce n'est pas qu'on lui ait épargné les séductions. M. de Lamennais m'a lui-même assuré, dans nos promenades de Frescu, qu'on lui avait indirectement offert le chapeau de cardinal. La pourpre ne l'a pas tenté. C'était un noble esprit; jamais l'intérêt n'a conduit sa plume; il combattait héroïquement pour ce qu'il croyait la vérité, et aussi^ comme Napoléon, pour le charme du combat, pour l'enivrement de la bataille. Au surplus, à cette époque, il était plus loin que jamais de la papauté. Béranger m'écrivait : « Le volcan bout toujours, mais du moins il ne fait pas éruption. » Quant à lui, sa prédiction n'a pas été moins juste. Les prêtres qu'il avait tant chansonnés ont assisté, dit-on, à son lit de mort. Le grand champion de la théocratie s'en est allé obscurément en terre, sans croix ni goupillon ; mais le sacerdoce catholique a conduit la pompe fimèbre du chantre du dieu des bonnes gens.

Cet hiver mit insensiblement à découvert la déconfiture de mon patron et notre exil indéfini à Richemont. Ce donjon en ruine recueillait un naufrage. Pour sauver mes intérêts compromis, je dus rester sur cette nef à demi submergée. Je donnai, mais vaguement encore, cette triste nouvelle à Béranger. Il m'écrivit cette longue lettre qu'il appelle un sermon.

« Je comptais plutôt vous voir que recevoir une lettre de vous, mon cher ami. Vous n'irez donc à Paris que dans deux mois. Ce que vous me dites de la planche où vous vous reposiez me semble annoncer quel-

que désastre. Est-ce que vos braves gens verraient leur position décliner jusqu'à vous faire craindre pour eux un naufrage ? Auraient-ils à souffrir de la crise actuelle? «Que me parlez-vous de rAllemagne? Comment vos idées se portent-elles de ce côté lorsque vous ne devez guère penser qu'à votre pays natal ? Je remarque avec peine, à vous vrai dire, un peu de décousu dans vos projets d'avenir. La réputation, que vous voulez tenter en allant à Paris, n'arrive pas à la première sommation qu'on lui adresse. Si, en effet, vous voulez boire à cette coupe, il faut vous préparer à de longs efforts : selon moi, il serait peut-être sage à vous de commencer d'abord par accepter la position que le mariage semble pouvoir vous donner dans votre famille. Vous achèveriez paisiblement vos ouvrages; vous auriez d'autant plus de temps pour les corriger que vous n'auriez plus à vous occuper du pain quotidien. Si, au contraire, avant d'avoir pris ce parti qui donnera de l'aplomb à votre existence, vous tentez la carrière de la publicité, je tremble que l'attente du succès et toutes les contrariétés qui n'assiègent que trop souvent le mérite, ne vous trouvent sans force et sans défense. Le découragement qui en résulterait alors ne vous ferait porter peut-être qu'une âme pleine de dégoûts dans l'asile qui vous est ouvert et où vous êtes attendu. C'est pour le coup que le mariage courrait risque de n'être qu'un pis-aller pour vous. Croyez-moi, commencez par aller marquer votre place sur l'oreiller où vous irez digérer vos déboires ou vos succès lorsque, après quelque temps passés auprès d'une jeune femme qui vous aimera et que vous aimerez, vous tenterez le sort des let-

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très. Avant de vous exposer à des peines, ayez au moins auprès de vous un cœur dans lequel vous puissiez prendre l'habitude des épanchements qui semblent être peu dans votre nature.

« Yoilà un bien long sermon : s'il tombe à faux, c'est peut-être parce que les idées que vous me laissez entrevoir sont exprimées vaguement. J'aime mieux en écrire trop long en me trompant que de manquer d'écrire si je vois juste. Vous m^avez dit, je crois, que vous m'enverriez votre manuscrit (des Camisards) pour que nous pussions en causera votre passage. Pourquoi ne l'avez-vous pas fait? Perrotin est retourné à Paris : il pourra vous aider au moins à trouver un éditeur, s'il ne peut vous en servir lui-même. J'ai reçu, il y a peu de jours, une lettre de Lamennais qui s'inquiète de moi. Je viens de lui répondre : il demeure maintenant dans la partie la plus élevée du quartier Saint- Georges. On m'écrit qu'il se consume en travail. Mauguin est un homme qui, avec des prétentions exagérées et une immense vanité, a fini par ne prendre consistance nulle part, quoique d'une nature bienveillante et facile dans ses rapports particuliers. Je ne m'étonne pas de son bonapartisme; il n'avait que ce coin de terre pour élever sa statue. J'avais en effet remarqué la tendance de son journal. Mais je le croyais devenu riche par la mort de son frère : du moins les journaux l'avaient annoncé. Nous allons avoir de nouveaux ministres qui ne pourront valoir guère mieux que ceux que tout le monde honnit, et qui, selon moi, portent l'endosse des fautes de leurs prédécesseurs devenus les chefs de la coalition. Ce qu'il y a de plus sûr dans tout

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