NOUVELLE DÉTRESSE
ce pêle-mêle, c'est la déconsidération qui en doit résulter pour le trône. Si les républicains avaient eu un homme habile, il y avait de belles et sérieuses conséquences à déduire de cette chamaillerie où l'on a dépensé plus de talent que de bonne foi. Adieu. (43 mars 4839.) »
Je me trouvais sur un navire en perdition. Non-seulement mes économies, mais encore mes livres, et une partie de mes manuscrits avaient disparu dans le gouffre. Je promenais de tous côtés mes yeux pour découvrir un rivage de salut. Je jetais mes regards sur Paris, sur l'Allemagne et même sur l'Amérique. Puis je me débattais, dans le désespoir, sur le débris flottant qui me soutenait encore sur la vague. Je me trouvais une seconde fois aux prises avec les dernières nécessités. Il ne s'agissait plus de littérature, de prose ni de poésie. Je renonçais à tous ces songes dorés. Je l'écrivis à Déranger, qui me répondit plusieurs mois après pour m'apprendre l'état déplorable de sa santé et son déménagement de la rue Chanoineau.
« Je ne sais s'il y a longtemps, mon cher N., que j'ai reçu votre lettre, car vous avez horreur des dates; toujours est-il qu'étant repris des fièvres qui infestent notre belle Touraine, j'attendais mon rétablissement pour vous donner de mes nouvelles. INIon bon docteur coupe admirablement les tierces, les doubles tierces et les quartes; mais à peine ai-je pris vingt ou vingt-cinq grains de quinine, que je ne veux plus continuer de huit jours en huit jours, tant ce médicament merveilleux a de tristes influences sur ma carcasse. Aussi
lorsque je me croyais remis, ne voiià-t-il pas de nouveaux ressentiments qui me saisissent encore? Bretonneau est à Paris, et j'en suis réduit à mes seuls soins, mais il faut espérer que la diète mettra bon ordre à tout...
« ...Quant à ce que vous me dites de votre renoncement à la littérature, je ne puis l'approuver, et je pense même que ce n'est qu'une lubie de rêveur. Je ne connais rien de vos Camisardsi j'en augurais bien toutefois; mais je ne vous pardonne pas de renoncer à la poésie. Vous savez ce que je vous ai toujours dit de l'originalité de votre talent. Nul autre chez nous n'a peut-être eu d'inspirations à la fois plus vraies et plus gracieuses, et n'y a surtout répandu une couleur plus locale, plus particulière, plus à vous. Le goût académique y trouverait beaucoup à reprendre sans doute; moi-même je me suis récrié cent fois contre certaines négligences ou hardiesses, comme vous voudrez, qui pourraient nuire au succès, et qu'un peu de soin et quelques heures de travail feraient disparaître. Mais je n'en trouve pas moins en vous une poésie naïve et souvent brillante, fdle d'un soleil plus chaud que celui des bords de la Seine. Ne les jetez donc pas au feu. Gardezles en portefeuille longtemps encore, soit ! Rien de mieux que de couver ses œuvres dix ans et plus. C'est ce que je prêche à tous les jeuries gens; mais il viendra un jour où vous sentirez qu'il y a justice à les laisser prendre leur vol. Encore un coup, ne brûlez pas vos vers; augmentez-en le nombre, et l'époque de faire un choix venue, comptez sur moi pour vous aider dans cette besogne.