RÉFLEXIONS
inspirait la mélancolie de la mort! Ce n'est plus le chansonnier qui parlait ainsi, mais un Père du désert : « Vous parlez de poésie; la vieillesse n'en a plus, mon cher enfant; il lui faut la mort pour en retrouver... Je relisais cette touchante plainte du vieillard et je fondais en larmes. Mais après l'enthousiasme et l'émotion, la réflexion, selon l'usage, eut son cours. Je suis simple; Déranger n'était pas double, mais il était indéfiniment multiple ; il était inexprimablement changeant et divers. Depuis dix ans que je le fréquentais, je m'étais fait une gymnastique de suivre les capricieuses et perpétuelles transformations de ce Protée. J'étais un berger des Pyrénées qui avais perdu mes abeilles; mais j'avais un Dieu pour père qui m'apprenait à sonder les cœurs, et la Solitude, ma mère, m'avait révélé le secret non pas d'enchaîner, mais de découvrir les variations de ce demi-dieu plus mobile que l'onde et les vents. Les solitaires ont l'observation d'autant plus profonde qu'elle est infatigablement attentive et rêveuse ; et les gens du monde, avec leur esprit turbulent, ne s'en doutent souvent pas, et prennent pour de l'assoupissement cette investigation lente et silencieuse qui les creuse jusqu'au fond de l'âme. J'examinai cette lettre phrase à phrase, et dans ce labyrinthe d'offres, de ménagements, de réserves, de restrictions, de circonlocutions, de circonvolutions de toute sorte, je ne tardai pas à découvrir la touchante et savante stratégie de son humanité à mon égard. J'en fus encore profondément ému; mais le bâton de vieillesse qui, dans sa pensée^ n'était qu'un gourdin à chasser les importuns, se réduisait, dans la mienne, à un meuble inutile, pour ne
pas dire un embarras du foyer. Je lui répondis néanmoins avec l'effusion de mon cœur, et, ne sachant comment préciser les fonctions qu^il me réservait, je lui dis, au risque de reflfaroucher, que je serais heureux de vivre auprès de lui en qualité de secrétaire, (non pas, bien entendu, pour ses chansons, ce qui n'eût été qu'une sinécure, mais pour ses œuvres de bienfaisance qui l'occupaient autant que le secrétariat d'un ministre.) Déranger, qui pensait que je donnerais aveuglément et comme un oiseau affamé dans le piège que me tendait son affection, me répondit cette lettre qui marque son désappointement.
« Savez-vous, mon cher ami, que votre dernière lettre m'embarrasse beaucoup? C'est ce qui m'a fait tarder à y répondre. Depuis que je suis ici, d'après quelques mots de vos précédentes, j'avais nourri l'idée de vous proposer de venir habiter avec moi. Pourtant je me gardais de vous faire cette proposition, qui n'était une convenance réelle que pour moi. Mais voici que vous m'écrivez que vous ne savez que faire, que tout vous va peut-être manquer, même l'argent pour venir sonder le terrain de la capitale. Aussitôt je me hâte de vous communiquer un projet déjà vieux pour moi, parce que, d'après la position que je vous voyais, je ne craignais de rien gâter dans votre avenir en vous engageant à vivre avec moi tant que cela pourrait vous convenir. Aujourd'hui tout est changé : vous êtes utile et aimé à Cognac; en le quittant vous y laisseriez un vide, et peut-être vos intérêts d'argent en souffriront. Si j'avais encore le crédit que j'ai eu, si j'avais de la
fortune, j'y regarderais moins peut-être. Mais en vérité je ne puis prendre sur moi de vous attirer où il n'y a pas de nécessité pour vous de venir. Avec votre caractère, avec vos goûts qui ne sont pas ceux de tout le monde, ce dont je vous félicite, je ne puis me décider à vous faire faire un pas d'un côté plutôt que de l'autre. Si la vie d'homme de lettre était celle que vous affectionnassiez particulièrement, je m'en effrayerais moins, parce qu'auprès de moi vous seriez dans la route qu'il vous plairait de suivre. Mais rien ne me dit que la carrière littéraire soit un besoin absolu pour vous. Moimême, qui suis loin de l'indiquer comme la plus heureuse, il ne m'irait pas trop de vous précipiter dans cette voie qui, d'ailleurs, je le répète, ne m'a jamais semblé celle où, malgré ce que vous promettez de talents, il vous convenait de dépenser toute votre vie. Vous êtes de ces natures qu'on craint d'altérer en les dirigeant, d'autant plus que les altérer c'est détruire leur bonheur. Il ne faut pas mettre le doigt sur l'aile du papillon; on en gâterait la broderie. Je ne veux donc pas toucher à vos ailes, malgré tout ce qu'il y aurait de bonheur pour moi à vous avoir à mon côté, il me semble aussi que je dois hésiter à vous enlever à ceux chez qui vous êtes et dont vous sentez tout l'attachement. Si votre cousine ne veut se marier que dans un an ou deux, c'est là que peut-être il vous convient mieux de passer ce temps. Mes idées sur toutes choses diffèrent trop des vôtres pour que vous n'ayez pas à perdre au voisinage. Autant peut-être il vous serait utile de séjourner auprès de moi pour former votre style, qui a encore besoin de quelques études dans lesquelles je pourrais vous aider
(et je VOUS avoue que j'avais cela aussi en vue dans la proposition que je vous faisais), autant votre règle morale pourrait se trouver heurtée en bien des points sur lesquels il est bon que vous ne variiez pas dans Tintérêt de l'avenir que vous vous préparez.
« Tout cela, je ne me le disais que faiblement d'abord, et n'eusse pas eu à m'en effrayer si vous vous destiniez au misérable état d'homme de lettres, ce qui veut dire d'aventurier. Mais depuis votre dernière lettre, qui me fait mieux voir et votre position actuelle et vos espérances, qui surtout me rassure complètement sur votre sort, je dois le faire entrer dans la balance pour beaucoup et faire taire mon intérêt personnel. Mettant à néant les arrangements déjà pris dans ma tête, je vous rends votre parole : toutefois en vous disant que c'est à vous de réfléchir, de juger, de calculer. Si après cet examen, qui vous concerne bien plus que moi, et qui est bien autrement sérieux pour vous jeune que pour moi vieux, il vous prend le désir de venir me trouver pour huit jours, pour huit mois, pour des années même, venez et soyez sûr de tout le plaisir que vous me ferez et de toute la liberté que je vous laisserai. Pourtant je ne puis vous dissimuler que quant à l'emploi de votre temps vous aurez à y pourvoir, car je sais bien que quelqu'un déjeune peut vous être nécessaire par moment, ne fût-ce que pour aller en cas d'accident chercher le médecin; mais vous assigner des occupations d'avance, cela ne se peut. Ne savez-vous pas combien j'ai peu besoin des autres? C'est surtout à mon amitié, à mon esprit causeur et même babillard que vous pouviez être d'un grand secours : c'étai
JE VAIS A FONTENAT. 187
quelquefois en me prêtant votre plume ou vos jambes. Mais si j'avais eu à donner des travaux de secrétaire, ce n'est certes pas à vous que je me serais adressé.
« Enfin, mon ami, songez que vous avez affaire à un homme qui a toujours redouté charge d'âmes, et voyez dans ma lettre la preuve de cette crainte qui triomphe des jouissances que je m'étais promises de votre séjour auprès de moi. Quant à ce qui me regarde, ne vous en occupez pas dans les réflexions que je vous engage à faire : je trouverai toujours un moyen de m'arranger d'une façon ou d'une autre. Je m'accommode de tout, et je sais me faire même au mal. D'ailleurs tout cela est pour finir; il ne faut qu'un peu de patience.
a Adieu, mon cher ami, venez, ne venez pas, je n'en serai pas moins tout à vous de cœur et n'oublierai point l'empressement que vous mettrez à faire plus d'un sacrifice à notre attachement. A vous pour la vie. (26 septembre 1840.) »
C'est ainsi que s'établit entre nous une touchante et noble lutte (s'il m'est permis de parler ainsi) dans laquelle les pièges les plus délicatement ourdis étaient tendus par son humanité à mon infortune non moins ingénieuse à les déjouer qu'attendrie, mais circonspecte et farouche. Mais autant, dans sa première invitation, Béranger usait de dextérité à tisser le filet où voulait me prendre son affection, autant dans la seconde il employait d'art à dénouer subitement son réseau et à se dégager prudemment. Je le tirai d'embarras en acceptant ses offres et en me mettant en route pour Fontenay-sous-Bois.
YIII
Béranger à Fontenay-sous-Bois. — Esquisse d'une philosophie. Condamnation et emprisonnement de M. de Lamennais. Béranger revient habiter Passy.
(Octobre 18*0 - Septembre mi.|
En me rendant à Fontenay, je n^avais nullement l'intention de m'établir à demeure chez le poëte. Je ne voulais pas être homme de lettres, et je n'ai jamais eu la moindre disposition pour le métier de parasite. Dans le débat du chien et du loup, j\ai toujours été instinctivement pour le loup, et Tours m'a toujours paru plein de sagesse, qui préfère à toute chose les longs jeûnes et les longs rêves de sa caverne avec la liberté dans les bois. Qu'allais-je donc faire à Fontenay? Béranger m'avait fait espérer un libraire de Paris et la protection de deux académies. J'allais tenter la fortune pour mes Prophètes.
■fOO FOMF.NAT-SOL'S-BOIS.
J'arrivai en octobre à Fontenay-sous-Bois. Je fus reçu à bras ouverts. Jamais Déranger ne fut ni plus cordial ni plus caressant.il logeait seul dans sa maison; Mademoiselle Judith redoutait l'humidité, ce qui lui faisait matelasser sa vieille tête d'une douzaine de bonnets posés l'un sur l'autre, sans compter sa perruque blonde; c'est pour cette raison, je pense, qu'elle couchait un peu plus haut dans le village, et c'est là qu'on me donna aussi une chambre chez une vieille fenmie veuve nommée Madame Lacroix. Mais la maison du poëte était le domicile officiel. Je retrouvai là mon ami Criquet, ce chat philosophe qui naguère avait donné à son maître une leçon de sagesse et d'indépendance en revenant à la Grenadière malgré l'impopularité. Il avait vieilli dans ses voyages à manger les souris et à étudier les hommes, et cet enfant de Fontainebleau devait terminer à Paris son odyssée. Mademoiselle Judith, son excellente maîtresse, lui avait donné pour compagne une belle minette angora à fourrure ardoisée et ondoyante, et l'heureux Criquet se voyait revivre dans une jeune postérité de matous héritiers de son pelage gris bariolé de noir. Déranger n'aimait pas les animaux, ni, je crois, les enfants; mais il les souffrait et parfois s'en amusait; il était plaisant de voir ces petits chats grimper sur le dos du poëte, et l'un d'eux se camper fièrement sur sa tête dans l'attitude du tigre d'argent qui formait le cimier du casque de Clorinde.
Déranger vivait inconnu à Fontenay : le poëte, comme un vieil oiseau avide de silence, se cachait dans les bois. Il était heureux lorsque, défiguré par des besicles et son large chapeau sur les yeux, il passait, sans être