CENDRES DE NAPOLEON
gine et à son principe, incarcérait un illustre républicain, et rappelait de l'exil les restes d'un despote glorieux. Béranger, esprit souverainement circonspect, condamnait comme imprudents l'un et l'autre de ces deux actes; et quant au retour de l'empereur, il en donnait une raison politique et une raison poétique. La raison politique, c'est que le tombeau d'un César est un mauvais piédestal pour la statue de la liberté. La raison poétique, c'est que l'hôtel des Invalides est un pauvre sépulcre pour le grand blessé de Waterloo; et que cette poussière impériale était mieux placée dans le cratère éteint d'un volcan perdu au sein de l'Océan indien.
Je m'occupais cependant avec une opiniâtreté tout ibérienne de la publication de mes Prophètes. Que\qi\es années auparavant MM. INIarc-Aurel frères, libraires de Valence, mais qui avaient une maison à Paris, étaient venus m'offrir d'en être les éditeurs. Béranger me manquant, j'envoyai mon manuscrit à M. Edouard Marc Aurel, qui n'eut rien de plus pressé que de le soumettre au plus littéraire des pasteurs de Paris. Le libraire me le renvoya avec le jugement du ministre, ajoutant qu'il ne voulait pas se charger d'un livre écrit dans un style aussi pauvre que le style lamennaisien. Quelle apparence qu'ayant à raconter le martyrologe de nos pères, j'eusse emprunté la langue du plus hautain des hérauts du Vatican ! Un seul modèle convenait à cette histoire biblique, la Bible. Béranger lui-même va tout à l'heure me justifier; car, bien que je ne le consultasse plus sur mes affaires, je le consultais toujours sur mes ouvrages, et je lui fis part de ma nouvelle
mésaventure. Il me répondit cette lettre pleine d'intéressants détails sur les sujets les plus divers et les plus élevés :
« (2 février 1841). Je m'afflige, mon cher N., du manque de parole de votre M. Marc Aurel. Il est vraisemblable que vous avez deviné la cause du refus qu'il fait d'éditer votre histoire. Cela devrait calmer un peu votre ferveur protestante, et calmer votre irritation contre nos prélats catholiques. En vérité, je crois que vos prêtres ne valent guère mieux que les nôtres, et même, sous le rapport intelligent, suis-je tenté de préférer nos ultramontains, qui ont quelque chose de plus large. Je vous engage à profiter du temps que cela va vous donner pour retoucher encore vos Camisards, qui, selon moi, valent la peine d'être revus et corrigés, en attendant qu'il se présente une occasion de les offrir au public, qui me semble devoir y prendre goût. Vous ne vous croyiez sans doute pas exposé au reproche du style lamennaisien. Vos critiques se trompent, je pense. Vous ressemblez plus, pour le fond que pour la forme, à notre abbé, dont vous avez un peu les colères et même les rancunes. C'est au moins ce que je vous ai reproché dans vos anciens cahiers, que, sous ce rapport, vous avez un peu corrigés, surtout en ce qui concerne Madame de Maintenon et Bossuet.
o Vous me dites que je suis trinitaire : vous avez tort. J'aurais voulu que Lamennais dans son livre n'eût pas ainsi divisé Dieu; mais cela est dans le fond de ses idées, et il y a peu de jours nous en avons causé. Quant
aux noms de Père, de Fils et d'Esprit, il avoue qu'il a hésité, mais que faute d'expressions meilleures il a maintenu celles-là, j'en suis fâché.
« Quant à la préférence que vous donnez à Vlndiffét^ence, pour le style, selon moi, vous faites l'erreur que vous devez faire avec votre goût et vos habitudes d'écrire. C'est uniquement le fond des choses dansl'-É'ssai qui vous fait voir là un style supérieur à celui de VEsquisse. Mais examinez avec soin les difficultés de diction que la matière métaphysique et les explications scientifiques doivent multiplier surtout dans le premier volume, et dites-moi s'il y a rien de plus difficile à rendre clairement, simplement, brièvement, dans cette œuvre. L'examen même montrera beaucoup de passages où, à travers les formes dogmatiques le poëte se fait voir d'une façon merveilleuse. Et ne savez-vous pas le mérite qu'a cette admirable plume de n'avoir presque jamais recouru, pour expliquer sa doctrine, aux termes obscurs que la nouvelle philosophie a inventés, et qui ont si souvent tenu lieu d'idées à nos idéologues. Voilà, moi, ce qui m'a confondu. Aussi lui disais-je que je crois que Rousseau et Buftbn, appelés à traiter semblable matière, ne s'en seraient pas tirés aussi bien que lui. Quant à toute la partie de l'art, les diftîcultés étaient moins grandes, ôe qui fait que les beautés qu'elle renferme m'ont moins étonné, sinon toutefois par la variété des tons qu'il n'avait pas encore eu occasion de montrer aussi bien.
c( Ce que vous dites des titres d'ouvrages de Lamennais est une observation extrêmement judicieuse. Il ftiut, je crois, chercher la raison de cela dans l'opposi-
tion du caractère et de l'esprit^ Tun modeste^ l'autre hardi.
« Je l'ai trouvé un peu faible^ un peu jauni; mais la prison produit toujours cet effet dans le premier mois; puis on s'y habitue. Sa chambre est assez commode^ et il Ta choisie. Mais j'aurais préféré pour lui une chambre à grandes croisées^, comme il y en a dans ce corps de logis. Il aura été séduit par l'avantage de n'avoir personne au-dessus de lui : il a cent quatre marches à monter. Je lui voudrais voir son piano. II ne paraît pas recevoir trop de visites, et il les craint avec raison. Il va travailler, mais il serait bon qu'il ne travaillât pas trop.
« A ma grande surprisej'ai appris de lui qu'en comptant les quatre cents exemplaires envoyés en Allemagne, il en a été vendu deux mille, ce qui est prodigieux pour un tel ouvrage, dans notre pays et à cette époque. Le pauvre Leroux n'a pas vendu du sien plus de quatre cent cinquante exemplaires.
« Lamennais a été mal défendu; on ne peut pas plus mal. Il ne se souciait pas de Mauguin, et il a été forcé de le prendre. Mauguin ne savait rien des ouvrages ni de la vie désintéressée de Lamennais. Il n'avait pas lu la brochure incriminée. Et puis il va parler des affaires diplomatiques.
« Dans votre avant-dernière lettre, il y avait un psaume CV, dont je ne sais si je vous ai fait compliment. Il est bien poétiquement rendu. Je viens de lire la Bible toute entière. Que de belles choses, et que d'horribles choses! Je connais enfin bien ce peuple-là. Il ne méritait pas un chef aussi grand que Moïse. Quel homme !