PRISON DE LAMENNAIS
« Adieu^ mon cher ami. Nous avons arrêté un logement à Passy, pour faire plaisir à Judith. J'y serai le plus tard possible. Elle vous dit bien des choses, et les dames Lacroix vous remercient. A vous de cœur. »
L'ouvrage de M. Leroux dont parle Déranger, est le livre de V Humanité. Le philosophe l'a dédié au poëte, son bienfaiteur, et c'est dans cette dédicace qu'il le gratifie des deux âmes de Voltaire et de Franklin qui, par la voie des transmigrations, sont venues se fondre en une seule âme qui vit dans Déranger. Car M. Leroux admettait les métempsycoses humaines, et substituait à la tradition juive et chrétienne sur la vie future, la tradition de Platon, de Pythagore et des Drames. Déranger s'amusait beaucoup de cette métaphysique orientale, qu'il regardait comme très funeste en ce qu'il replonge l'homme dans le cloaque du panthéisme. Au repas de Fontenay, il nous récita une chanson demirailleuse qui commençait ainsi : Un jour, dame Métaphysique, et qui était à l'adresse de M. Leroux. J'ignore si elle a paru dans ses œuvres posthumes. C'était le bon sens gaulois que persiflait la sagesse à l'œil trouble et au vol lourd de l'Orient.
Déranger avait quitté sa maison, et soit mobilité, soit crainte des parasites, soit précaution contre l'hiver, lequel effectivement fut terrible, il s'était mis en pension chez les dames Lacroix. Il attendait le printemps pour quitter Fontenay. Il m'écrivait souvent et me donnait des détails intéressants sur M. de Lamennais. L'illustre captif, en prison comme en ville, habitait une chambre sous les toits. Sa cellule n'avait que de hautes fenêtres
LETTRE DE BÉRANGEK. 203
qui ne lui permettaient de voir ni verdure^ ni campagne, ni Paris, mais seulement un peu de ciel.
« Je vais voir Lamennais aussi souvent qu'il m^est possible. Il s'obstine à ne point sortir de sa chambre, et je crains que cette résolution absolue ne soit très nuisible à sa santé. Il ne veut pas non plus se donner la distraction d'un piano, qui ferait une heureuse diversion à sa solitude ou à son travail. Je crains qu'il ne soit pas né comme moi pour la prison. Je voudrais pouvoir lui rendre le service d'achever le temps qu'il a à passer à Sainte-Pélagie. Il est fâcheux qu'on ne puisse s'offrir pour remplaçant, j'y trouverais mon compte. Je crains qu'il n'ait eu connaissance d'un article perfidement poli qui a été publié dans la Revue des Deux-Mondes, et dans lequel un M. Jules Simon l'attaque vivement et non sans raison, il me semble. Il réduit l'ouvrage à peu, mais je crois qu'il n'est pas de Uvre métaphysique qu'on ne puisse traiter ainsi ; aucun ne peut être sur un fond nouveau; aucun ne peut être parfaitement logique; aucun ne peut être concluant : c'est le vice de la martière. Aussi n'ai-je cherché dans Lamennais que la tendance morale, la coordination des idées et la perfection du style. C'est là ce qui motive mon enthousiasme pour l'ouvrage. Je pense que je ne trouverais rien autre chose dans Platon, dans les anciens et les nouveaux métaphysiciens spiritualistes. Mais je pense que Lamennais ne passe pas ainsi condamnation, et vraisemblablement s'il a lu l'article en question il voudra le réfuter. Je le sonderai quand nous serons seuls.
« Vous voyez, mon ami, qu'il n'y a pas que vos Pro-
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phkes qui trouvent des critiques et des contradicteurs. Moquez-vous de M. G., et parachevez votre histoire, sûr que vous devez être qu'un hvre. quel qu'il soit, trouve toujours son moment et ses lecteurs. îl ne faut qu'un peu de patience. Travaillez donc dans votre solitude. Quant aux chroniques protestantes, G. se garderait bien d'en encourager la publication, et le ministre de l'instruction, que cela regarde, ne l'encouragerait pas mieux. D'ailleurs ces messieurs ont bien d'autres affaires. Faites comme eux. Réglez vos affaires le mieux qu'il se pourra, et comptez sur moi dans tous les cas. A vous de cœur.
« Je serai à Passy, rue Vineuse, n» 11, dans six semaines, (l"' mars 1841.) »
Cette lettre de Déranger me remet en mémoire que j'avais Tintention de publier les documents relatifs à l'histoire du protestantisme français. C'est le projet réalisé depuis par M. Ch. Read, dans le Bulletin. Béranger m'en détourna comme de toute chose. De cent projets que je formais, je ne me souviens pas q-u'il en ait approuvé jamais un seul. Pourtant tous ne devaient pas être chimériques. Mais, avec tous ses encouragements, il me renfonçait toujours à son insu, dans mon néant. Il quitta Fontenay aux premiers jours d'avril. Après une absence de six ans, il était rentré à Passy. Ce retour fermait le cercle, non pas de ses changements, mais de sa grande odyssée de laTouraine. Le roi des trouvères gaulois avait été jusqu'à la Loire, jusqu'aux limites de la vieille France. Il s'empressa de m'annoncer sa nouvelle installation.