‹ Béranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirsChapitre 93 sur 119 · BILLET DE M. DE LAMENNAIS · texte numérisé non relu

BILLET DE M. DE LAMENNAIS

« Passy, rue Vineuse, 13, 10 mai.

« Voici un mois, mon cher N., que nous habitons ici, nous y trouvant assez bien, quoique d'abord la vivacité de l'air ait opéré une petite révolution en moi. J'ai fait toutes les visites inévitables, et en ai reçu beaucoup. Je suis loin de jouir ici de la tranquillité que j'avais à Fontenay, et je ne crois pas que j'y travaille autant. C'est surtout le repos que je regrette, car la solitude m'est de plus en plus nécessaire. On aura beau jeu à me relancer ici. Déjà M. de Lamartine, que je ne connaissais pas, a voulu m'y venir voir. J'ai été sensible à cette recherche de sa part, mais je crains qu'il n'ait montré la route à d'autres...

«...Lamennais a une trop bonne opinion de moi. Mais je voudrais que mon exemple lui servît à modifier un peu ses humeurs d'enfant qui, je le crains toujours, le rejetteront dans une lice où il y a pour lui plus de coups à attrapper que de services à rendre. Je voudrais le déterminer à rester le philosophe du peuple, sans en être le pamphlétaire. Il s'obstine à garder la chambre, mais sa santé n'en souffre pas trop. Nous espérions une amnistie qu'il redoutait et qui malheureusement n'a pas été donnée avec les bonbons du baptême. Il n'y a eu d'amnistie à Sainte-Pélagie que pour le prisonnier tué par la sentinelle. Adieu, mon cher N... A vous de cœur. »

M. de Lamennais, de sa prison, donnait de temps en temps de ses nouvelles à mes hôtes. Nous nous disputions ces précieux billets; quelques-uns sont restés dans mon portefeuille; en voici un où il est question de Bé-

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ranger et de moi. Il reprend une thèse antérieurement débattue sur le génie des femmes, probablement à propos de Madame G. Saiid.

« Sainte-Pélagie, 25 mai 1841.

(( Certainement les femmes ont une délicatesse de perception et de sentiment bien supérieure à tous les lents procédés de la logique, et plus sûre bien souvent. Elles ont des qualités autres que celles des hommes, et, ce dont je les blâme, c'est d'en vouloir changer. Je n'aime pas plus les femmes qui se font hommes que les hommes qui se font femmes. Que chacun reste soi; il y a à gagner pour tous...

« Ce qui rend plus dure la vie de prison, c'est de sentir près de soi tant de souffrances. Il y a maintenant sous le même toit que moi cinq cent cinquante malheureux que deux ou trois douzaines de démons payésj pour cela s'acharnent à tourmenter du matin au soir^l et du soir au matin, car ici les nuits même sont sans repos... M. N. a-t-il renoncé au projet de se faire ministre? Je le remercie de l'opinion bienveillante qu'il a de moi. Béranger vient me voir de temps en temps, et j'ai toujours un nouveau plaisir à l'entendre causer : il a tant d'esprit et de sens!... »

M. Aug. Billiard, auteur de l'Organisation de la république, maintenant retiré à Saint-Germain en Laye, m'a raconté qu'il alla voir un jour M. de Lamennais à Sainte- Pélagie. C'était le soir, et dans le clair-obscur de sa cellule, ils se mirent à causer de politique et des principes des sociétés. M. de Lamennais, qui d'ordinaire ânonnait en parlant, renouvela cette fois encore ce prodige d'é-

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loquence dont j'avais été le témoin dans les bois de Sézanne. Son génie, une heure durant^ plana dans les plus sublimes hauteurs de la philosophie sociale, sur les ailes harmonieuses de Platon. La nuit tomba, me dit M. Billiard, et l'ombre me dérobant l'aspect de la cellule et les traits de l'illustre captif, je me crus, en écoutant ce poétique législateur, assis avec le divin Grec, au pied des colonnes du temple du cap Sunium. Et la rumeur lointaine de Paris complétait l'illusion en roulant, par rafales sourdes, contre les murs de la prison, comme le ronflement des vagues de la mer contre les rochers de l'Attique.

Le témoignage de M. Auguste Billiard n'est point suspect, car il n'aimait pas M. de Lamennais. L'épicurien éprouvait une instinctive répulsion contre l'ancien théocrate. Ils avaient été pourtant compagnons de démagogie, et l'un et l'autre presque impliqués dans l'affaire de Raban. Nous devons un souvenir à ce vieillard longtemps mêlé à nos troubles civils, et qui vient de s'éteindre dans l'indigence et l^'obscurité à Saint-Germain en Laye. Né en 1788 à Courtaumer, dans le bailliage d'Alençon, en Normandie, secrétaire de M. de Montalivet, ministre de l'intérieur de Napoléon, commissaire auprès du général Lamarque pour la pacification de la Vendée, journaliste signataire de l'adresse qui provoqua la révolution de juillet, préfet du Finistère sous le roi Louis-Philippe, conseiller d'Etat sous la république, consul à. Dresde, envoyé à Londres, à Saint-Pétersbourg, colon à l'île Bourbon , publiciste, administrateur, poète, M. Billiard comiaissait tous les hommes, toutes les histoires, toutes les anecdotes.

même les plus frivoles^ de son siècle. Il était un démagogue, mais d'Athènes ou de Sybaris, et toujours prêt à se couronner de roses. Il parlait avec une élégance parfaite, une nonchalance exquise du régicide, des massacres de la révolution, et son poignard inotfensif n'avait qu'une gaîne de myrte. Les voluptés, dont sans doute il avait été le prêtre, l'avaient à la fin pris pour victime et rendu son corps élégant tellement informe qu'il était impropre à toute chose, même au cercueil. Ployé en deux comme le bélier héraldique de la Toison d'or, il discourait encore avec le calme d'un sage, s'enfonçait avec une inaltérable sérénité dans la mort, et, sans crainte comme sans espoir, il souriait au néant. Il est mort à la manière de Pétrone, récitant des vers élégiaques, rappelant des souvenirs erotiques, évoquant des images chéries, ombres de ses voluptés qu'il conviait à ses funérailles. Son cercueil, indigent et abandonné, n'a guère été suivi que par les deux religieuses qui l'avaient enveloppé de son suaire, et par un ministre protestant qui, ne pouvant le revêtir de son espérance, n'a pu que répandre une larme sur sa tombe. (Septembre 1858.)

M. Marc Aurel cependant s'était ravisé; il consentait à imprimer mon histoire cévenole. Le bruit s'en répandit, et plusieurs Eglises du Midi m'adressèrent vocation. Je refusai, je n'étais pas encore prêt; mais Béranger, apprenant que je venais d'être élu à C, près de Nîmes, m'offrit cinq cents francs pour l'ameublement de mon presbytère. Il ajoutait :

« Reste à savoir maintenant si vous prendrez goût

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