BILLET DE M. SAINTE-BEUVE
me montre toute la vie et l'application sérieuse d'un talent et d'une imagination dont j'avais apprécié les prémices. Vous nous rendez des luttes et des figures pleines d'animation et de grandeur^ et vous le faites avec un feu qui semble allumé au leur. Je m'instruis beaucoup aux Pasteurs du désert. Les Jansénistes, qui étaient leurs cousins germains sans s'en douter, ont été bien sévères pour eux; je ne le leur mâcherai pas à l'occasion. Il m'eût été bien agréable en d'autres temps de pouvoir étudier de plus près avec vous votre sujet en rendant compte quelque part de votre ouvrage. Mais je suis venu à n'avoir plus d'organe habituel de publicité. Le monde de Paris se renouvelle vite, et l'on est éliminé avant le temps par les nouvelles mœurs de la nouvelle presse qu'on n'accepte pas. Croyez du moins, Monsieur, à mes sympathies pour votre œuvre et à mes sentiments de reconnaissance et de souvenir pour vous. »
Un mois après, Béranger m'écrivit une seconde lettre où il juge ainsi les Pasteurs du désert :
« Mon cher N., j'ai relu tout entière votre histoire des Prophètes, et avec autant de plaisir que m'en avait fait le manuscrit. Seulement j'ai un peu regret qu'après la sortie de Cavalier et la mort de Roland, vous ayez trop circonstancié les détails de la levée de boucliers de Ravanel et de Catinat; et trop aussi les particularités des horribles supplices de ces derniers apôtres militaires. Il me semble qu'alors on sent malgré soi l'intérêt diminuer. Je n'aime pas surtout à voir le farouche Catinat finir en dénonçant ses amis. Quant à l'ensem-
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ble, il m'inspire toujours une grande s'ympathie pour ces braves défenseurs de la libre pensée à une époque d'asservissement. Je ne puis m'empêcher de croire que, pour bien des lecteurs, ce livre aurait le cbarme qu'il a pour moi. Dans vos montagnes avez-vous cherché à le répandre? Là peut-être il n'est pas sans inconvénient. Il pourrait donner aux descendants de vos prophètes des velléités de courir à Nîmes pour venger sur des catholiques aussi enragés que vos protestantsisraélites, leurs pères massacrés avec tant d'inhumanité il y a cent cinquante ans. On m'a dit que vous aviez aspiré au pastorat à Nîmes même. Savez-vous que je ne serais pas surpris que les prudents de votre secte aient cru sage de ne pas vous appeler à un pareil poste. Vous avez par moment dans votre livre tout l'air d'un homme capable de recommencer une guerre de religion dans ces contrées fanatiques. Le temps serait mal choisi, convenez-en; et puis vous seriez bien changé si vous poussiez jusque-là la foi de vos aïeux.
« Ce que j'aurais désiré, c'est que Marc Aurel poussât votre ouvrage aux journaux. Il paraît qu'il les a autant négligés que vos amis. C'est peut-être un malheur. Ce livre ne ressemble à aucun autre, et je regrette de connaître aussi peu d'écrivains journalistes. Vous savez, au reste, combien il est dilîlcile maintenant de réussir à faire parler d'un livre. Les libraires seuls ont ce privilège; mais il leur coûte cher. Le vôtre aura voulu faire des économies, et je pense qu'il se sera contenté de placer l'édition dans les provinces du Midi...
« Judith et moi sommes indisposés depuis le commencement de l'année : c'est un mauvais début. Vos