BILLET DE BE1UNGEH
a vendu mon argenterie, et de regret et de désespoir elle s'est donné la mort. Elle est allée se tuer près d'ici, rue des Martyrs, Si elle m'avait averti, ajouta-t-il, je lui aurais donné bien plus que ne valaient mes trois couverts.» Désirée était, malgré son égarement, une excellente fille, et qui méritait bien cette larme de son maître. Je me ressouvins alors que je l'avais vue quelquefois tout éplorée, et cette agonie de l'âme indique assez qu'il restait une certaine vertu jusque dans sa faute et dans sa mort. Béranger, privé de cette bonne, et pour se dérober à la foule qui l'obsédait, se retira bientôt après à Passy. La politique fut aussi pour quelque chose dans cette fuite auprès des bois. Il quitta Paris au bruit des combats civils qui ensanglantèrent les obsèques du général Lamarque.
« C'est au fort de la tempête politique, mon cher N..., que j'ai reçu votre lettre. Vous devez juger comme tout ce sang répandu a dû déchirer mon cœur de Français. Après cette fatale folie de jeunes gens, viennent les tristes absurdités du pouvoir. En vérité c'est à fuir au désert. Je ne puis aller si loin, mais plein de tristesse, frappé de sinistres présages, je viens de me retirer à Passy, rue Basse, n° 22 ; quand vous viendrez à Paris, c'est donc là qu'il faudra me venir chercher. Vous ne feriez peut-être pas mal avant, de vous assurer, rue "de la Tour-d'Auvergne, si les affaires ne m'ont pas ramené à Paris. Au reste, à Paris comme à Passy, je n'ai rien change à nies habitudes et je ne sors guère avant midi. Je vois avec plaisir que vous ne regrettez pas trop le temps passé en Flandre. Vous ne me dites pas si votre
nuise in iridionale b en i que
vous. Bonjour j et tout i voua de cœur, l '■ juin (KM.)!
li. T.u.. i . efifa tivemenij conserva, pendant tout cet été) son logement «le la rue de la Tour*d'Auvergn<
S la (ju'il m arriva une petite aventure qui m< les plus vifs «t !« m plus aiiifi-s regrets. Il ne tonnaipas encore le recueil de mes vei i, e[ d'après son d je le lui portai à Paris. Il nous entretint, comme tours, de lui, de ses don commencements, de set efforts malheureux. Quand il sortit, vers midi, je l'accoinliai; il continua, chemin faisant, de nie parler di
triste jeunesse . et par une transition naturelle, de la
mienne non moins triste, et de mes poèmes. Nous étions au tournant de la rue des Martyrs, lorsqu'il nie dit brusquement : « Mais pourquoi voudriez-\ous donc taire imprimer vos versî — -Mais, répondis-je à demi rêvant I les malheurs et aux miens, par la même raison apparemment que vous fîtes imprimer les vôtres. 1 El bous eontinuâmei notre chemin lani faire plus d'attention a ce mot lâché en l'air. Je ne puis < omprendre
encore aujourd'hui ni la demande ni ta répons* : |s ne
pouvais STOir te désir de faire inipriincr mes \ei 1, CSf
toute publicité, de in.i personne ou de mes écritSj m'a toujours donné Is frisson, et d'ailleurs mon recueil ne comprenait i ncore «pic quelques strophes de gratitude,
de douleur oïl d'espoir. Quoi qu'il en SOll . je fevil
Dugny, 1 1 le soir, ssloa mon habitude, je résuni u t\ je
transcris isma < onversation avec l'illustre poète, < < mot
ppe me revint : douteux d'abord, il m > n-
VO ADXIRABLB LETTRE.
siblement et prit bientôt à mes yeux les proportions d'une énorme inconvenance. Je fondis en larmes, et je lui écrivis aussitôt mes excuses et mes regrets sur un papier littéralement trempé de mes pleurs. Je lui exprimai naïvement toute l'horreur que la seule idée de mon ingratitude m'inspirait dans ce moment, surtout où M. J. Janin venait de le critiquer si amèrement dans la Revue des Deux-Mondes. L'excellent homme me répondit cette admirable lettre :
« J'avais si bien remarqué le mot qui vous donne tant de remords, mon cher enfant, que peu de jours après votre visite, parlant de l'intérêt que m'inspire la jeunesse honnête et studieuse, je disais en riant : «J'en suis bien « récompensé, ma foi ! Voici ce qu'un de ces ingrats me a disait l'autre jour. » Et là-dessus, je raconte le passage de notre conversation, et tout le monde de rire avec moi de votre riposte. Vous auriez ri vous-même, quoique peu rieur, si vous eussiez été là. Cela eût mieux valu que de me dire un long meâ culpâ, pour une naïveté qui ajoute à l'estime que j'ai déjà pour vous. J'aime cette fierté de caractère qui se regimbe quand on le heurte. Quoi! vous aurez rêvé la gloire, comme je la rêvais à votre âge, et un pédagogue blasé viendra se placer entre cette maîtresse et vous, jeune homme plein de foi et d'amour! Il dispersera d'un coup de pied insolent les tisons de votre foyer, il taquinera vos désirs d'amant, et vous n'aurez pas le droit de lui dire son fait ! Si, parbleu! 11 faut arracher la férule au pédant et lui en donner sur les doigts et partout.
« Mais au fond il est bon homme et ne se fâche du
ADMIRABLE LETTRF. 'l 1
châtiment qu'il s'est attiré. Loin, bien loin de cela, il n'en présume que mieux des dispositions du disciple récalcitrant. Oui, mon ami, vous ne nVavez jamais si
bien donne la mesure de votre force intérieure. Malheur à ceux qui s'offensent d'une pareille repartie ! D'ailleurs, je crois vous l'avoir dit quelquefois : je me suis de bonne heure habitué à ne reconnaître d'autorité que celle des sens, et si je devenais une autorité absolue pour quelqu'un, je n'estimerais plus cette personne. Usez-en donc toujours ainsi avec moi. Je ne pardonne B la malveillance, mais j'aime la vérité et vous ave/. dû voir que je sais me la dire plus durement que .lanin ne l'a fait.
«.le voudrais bien pouvoir vous parler de vos poésies, mais il y a près d'une douzaine de jours que je suis retenu à Paris par des douleurs de tète d'une violence extrême. J'ai vraiment cru que je perdrais le peu de relie que Dieu m'a donné. Je ne pouvais ni lire ni écrire, ce qui m'a empêché de VOUS répondre plus tôt. Enfin je vais mieux et compte retourner à PasSV dans peu de jours. Je ne quitterai plus votre manuscrit que je n'ai fait que parcourir et ou la poésie abonde, mais
que je veux considérer à la loupe, dussiez-vous me dire
encore (pie j'aurais bien fait d'y faire passer 0108 ehan-
sons. Ces pauvres chansons, on leur en veut bien! Ce
lont pourtant d'as>ey. bonnes tilles. Mais, helas! leur
printemps est passé ' Vous êtes en plein dans le vôtre,
VOUS, mon < bel V... ou je suis bien trompé, «ai a e. ^
Oeurs succéderont les plus beaux fruits. Ne ^ae. découragez donc pas , «t moquez-vous des vieux sermonneurs. Toul a vous dé cœur. '« septembre 1832). n
', g IL LIT MRS YKUS.
Déranger, dans cette précieuse lettre, nie dit que j'étais MU rieur. J'étais en effet dîme gravité ibérienne. Non-seulement je riais peu, mais je ne parlais presque pal. Ce silence continuel m'avait ôté l'habitude et la dextérité du langage. Mes pensées furtives se traduisaient gauchement en mots indécis et hasardeux. C'est à cette inexpérience que je devais la balourdise involontaire que je déplorais si amèrement. L'homme primitif est silencieux; j'étais un enfant des champs et des monts, un berger cantabre. Puis le malheur avait brutalement scellé mes lèvres de son doigt d'airain. Mais ce jeune montagnard taciturne et sombre conversait solitairement avec les oiseaux et les génies qui lui apprenaient des chants agrestes et des idylles d'une grâce mélancolique et sauvage.
Béranger m'écrivit bientôt après son avis :
« Mon cher N., je ne suis revenu à Passy que d'avanthier, ayant toujours été un peu souffrant. Et ma première occupation à mon retour a été de lire avec une scrupuleuse attention votre manuscrit que j'avais eu la maladresse de laisser ici. Mon impression a été toute favorable à votre poésie. Selon moi, nous n'avons rien encore dans ce genre ou pour mieux dire sur ce ton. Il y règne une originalité naïve et gracieuse qui ravit. Votre vers est brillant des couleurs du sol qui l'a vu naître. C'est une source pure et fraîche qui réfléchit un beau ciel. Voilà pour l'éloge.
" Pour la critique, il y a beaucoup à dire : d'abord j'ai remarqué un retour trop fréquent des mêmes expressions; une brisure de vers souvent inharmonieuse
M. MHflIfcBUVE. M
et rarement justifitT» par quelque beauté; des négligence! impardonnables dans 1« B morceaux qui ne semblent DM Mri de votre propre inspiration. J'ai cru re- « •unnaitiv des imitation^ du style nouveau, de ce style qui couvre iU>> jt.'iis, es eonununes avee des grands mots, qu'on retrouve à ptosquc toutes les strophes. Ce style n'est pas le vôtre. Le plus grave reproche que je puisse vous faire, e'est une fréquente absence de clarté. Vous ne narrez pas bien. Le talent de la narration est mdanfl une des plus grandes pn nves du génie poétique. Aussi royei comme les poètes modernes i lenl avec cette difficulté. Quand nous nous verrons, titerai beaucoup d'obsen lions de détail à celles-ci. s il en est une qu'il faut que je vous i s» : vôtre recueil est trop mince. Je le voudrais du double plus garni. I! y manque aussi quelque chose : il y est bien question d'amour, toutefois ce sentiment devrait y tenir Inen plus de place. Ce sentiment qui se môle si Lien au souvenir du pays aurait dû vous inspirer plus de morceaux dans le ton qui distingue le mieux votre muse méridionale*
u De peur de nie trop aller au charme qu'elle
m'inspii bien envie de livrer votre manuscrit à
Sainte-Beuve qui doit me venir voir incessamment, le seul homme qui me semble propre avoua bien apprécier. Que dites-vous de cette ld< e ! Adieu, continuel «le travailler, m VOUS eu ave/ le temps, et pardonnai celui que |'ai mis à vous lire. (Passy, 8 octobre
J'autoi isai D r, on le pense bien , à montrer
4i BILLET DE M. SAINTE-BEUVE.
mon manuscrit à M. Sainte-Beuve. C'était alors le critique le plus renommé, et le tourbillon qui emporte toutes choses n'a pas, depuis un quart de siècle, arraché de ses mains le sceptre d'Àristarque. M. Sainte- Beuve écrivait alors un article sur Béranger, soit pour préparer l'apparition prochaine de ses dernières chansons, soit pour combattre l'effet de la récente attaque de M. Janin. Il vint rue de la Tour -d'Auvergne, et n'ayant pas rencontré le chansonnier, il laissa ce billet :
« J'ai bien du regret de ne pas vous trouver, mais je n'osais trop l'espérer, ne sachant si vous étiez ici ou à la campagne. Je vous rends le cahier de vers de M. N. ïl m'a fait tout le plaisir que vous avez éprouvé vousmême. C'est d'une poésie fraîche, riche, variée, vive, adolescente en un mot, en entendant par là toutes les couleurs et les grâces du printemps. Plus tard, le poëte en se repliant davantage sur lui-même, gardera le vif éclat de sa forme, plus intime encore et parfois plus sobre d'ornements. Pour me servir d'une expression rajeunie par le poëte, il y a dans ce charmant bocage de poésie où il nous égare quelque chose de verdelet, et un gazouillement qui charme, mais qui laissera bientôt place à des chants plus distincts, plus rares, plus pénétrants encore. Toutes les pièces qui vous sont adressées respirent une sensibilité qui touche. Vous avez bien inspiré M. N. Je vous remercie fort, et vous prie de le remercier du plaisir sincère que m'a causé cette lecture. Tout à vous de cœur et à bientôt. »
Ce billet sans date, mais qui doit être de la fin d'oc-
M. ROBERT. b5
tohre, me fut remis par Béranger avec le manuscrit on, soit dit en passant, le mot (relevé par M. Sainte-
Beuve ne se trouvait pas, bien qu'il renfermai d'autres juvénilités et mignardises de langage. L'automne était arrive, mon élève avait obtenu le baccalauréat; mon court préceptorat touchait à son terme, je l'avais commencé par la moisson des violettes, et je le terminai, perché sur les arbres, par la récolte des pommes et des raisins. Mon premier soin, en entrant dans Taris, tut de m'acquitter envers Béranger, chose à laquelle il fut d'autant plus sensible qu'il y était peu habitué. Je payai en même temps les habits dont j'avais eu besoin dans !<■ dernier hiver. Dès les premiers jours, Béranger m'avait recommandé à son tailleur, M. Robert, établi au coin de la rue Montmartre <t de la rue de la Jussienne. I e brave homme me fournit des vêtements sans espoir, peut-être, d'en toucher jamais le prix, à moins qu'il n'eût tacitement la caution de Béranger. «l'était un ancien soldai de la Loire, compromis dans quelque conspiration contre le> Bourbons. Béranger l'avait connu ù Bamte-Péiagie. À leur sortie de prison , le poète conseilla au soldat de reprendre ses ciseaux; il lui procura
du crédit, et lui donna sa pratique, eolliineneemelit ef
augure de m future clientèle, m. Robert, excellent citoyen, transforma, dans nos malheureuses guerres civiles, iseaui en épée, devint commandant de la
garde national.', ollicier de la Légion d'li<»nneur, e! maintenant est resté fidèle, bien qu'ancien soldat de l'empire, a < H; liberté qu'd S \aillaniinent defen
due jadis dans |, 9 rues de Paris, l'eu d'hommes sont plus modestes et plus honorables, et je serais heureux
BÉRANG1B A PASSY.
que ce souvenir revînt à ce vieil ami qui, possesseur d'une petite aisance qu'il doit uniquement à son travail, conserve pieusement la mémoire du poëte, son bienfaiteur, sous Fhumble abri qu'il s'est construit dans les bois d'Ecouen.
Une nouvelle place que je devais à M. Sainte-Beuve m'attendait à Paris. Il avait parlé de moi à M. F. Denis, auteur de plusieurs bons et solides travaux sur le Portugal. Béranger me dit : «Allez trouver Sainte-Beuve. C'est un homme d'infiniment d'esprit. Il a débuté par un livre sur Ronsard. Il a fait de ce poëte la souche gauloise de notre poésie. C'est tout le contraire : Ronsard est un pédant, un néo-latin, un pseudo-grec. La souche gauloise, c'est Marot, Villon et les trouvères. » Muni d'un billet de Béranger, j'allai trouver M. Sainte- Beuve, qui me conduisit chez M. F. Denis. J'allai réinstaller auprès de mon nouvel élève, fils unique âgé de dix ans, que la maladie de sa mère et les affaires de son père livraient entièrement à ma direction. Je vis souvent M. Denis, ami de la maison; je visitai quelquefois M. Sainte-Beuve, rue du Montparnasse. M. Sainte- Beuve est à mon avis le Plutarque de la critique littéraire. Comme le biographe grec, il fait descendre ses héros de leur piédestal et nous les montre en négligé sous leur toit. La statue de bronze ou de marbre redevient chair, palpite, parle et chante. L'homme vit enfin sous nos yeux tenant la plume ou le luth. C'est une véritable; révolution dans la critique française.
néranger s'était définitivement retiré à Passy, chez d'honnêtes gens, qui ressemblaient à des ouvriers, et, M 'Ion son habitude, occupait un galetas commode d'où
■nui ■ logri. V7
l'on avait llAfl vue superbe. Par-dessus 1rs maisons qui bordent au sud resoarpemem du coteau, on découvrait liée «le la Seine, la plaine de Grenelle, et dans le lointain 1rs villages d'Issy, de Vanves, de Vèugirard, et la magnifique bordure de la foràl de Meudoo. Je raccompagnais souvent dans ses promenades au bois de Boulogne, Il prenait habituellement une allée d'arbres veiN qui de la Muette descendait vers le nord dans la profondeur du bois aujourd'hui transformé par le lac. Aufeuil. par ou nous revenions lOnvent, nous rappelait lloileau. Molière, La Fontaine. Il disait du sathique: « C'est un eunuque poétique; il«ist inférieur à Horace;
Inférieur même, pour la verve originale, à Régnier) mais à cinquante ans il a fait son œuvre. Gomme 11 mé* nage admirablement son saue labeur. Dani tetSati i! combat le mauvais goût; dam \'Ari poétique, il pose : d tns le Lutrin, il donne l'exemple. Mais il ne -: la virilité lui manque; c'est un Nar-ès. »
inger, en o la d'accord avec Boileau, regardait Mo*
lière comnie le pins grand comique de loua les temps
et le plus rare génie du siècle de ! OUÏS \l\ • Il n'estimait
guère moins La Fontaine, et le proclamait, bien qu'en
riant et d'un ton goguenard et gravelemi, le premier fabuliste du monde. Béranger parlait d'autant plus volon* tien de Molière et de La huitaine qu'ils étaient BCi ancêtres directs et les princes de la poésie épicurienne, laquelle <^t, au fond, la plus française. M. Sainte* r.eu\e. dans ton article qui venait de paraître dans la D I parait a 1..1 Fontaine:
a Sainte-Beuve, disait-il un jour, me reproche d'avoir changé de mail dans mes chansons et d'avoil