‹ Béranger et LamennaisChapitre 17 sur 76 · ALFRED DE MUSSET · texte numérisé non relu

ALFRED DE MUSSET

toute vieille, elle vivait dans une rustique échoppe où cette tille des rois n'avait d'autre apanage que les dons des locataires et pour gardes qu'un chien blanc taché de fauve, un terrier bâtard appelé Trime. Elle était fort sale et tenait fort salement son élégante villa, ce qui nous chassa des bocages de Meudon. Béranger, à qui je racontai son histoire, s'égaya beaucoup de l'étrange sort de cette infortunée, et je ne sais pas même s'il n'eut pas alors l'idée d'en faire l'héroïne d'une ballade dans laquelle il eût persiflé la vieille monarchie. Nous nous réfugiâmes à Versailles, non loin du Petit-Trianon. M. F. Denis vint nous y voir et nous fîmes des promenades charmantes dans les sites ravissants de Marly, de Louveciennes et de la Gelle-Saint-Gloud. Un matin, après un déjeuner fait sur l'herbe, auprès d'une maison de chasse royale, dans un paysage d'une grâce vraiment fantastique, nous nous donnâmes un dessert de poésie. Nous lûmes Marie, de Brizeux, Rolla, de Musset, et les ïambes, de Barbier, trois poètes éclos depuis la révolution de juillet. Brizeux est un barde breton chantant sur la rota gauloise des légendes catholicodruidiques. Musset est un voltairien, atteint de la mélancolie de Byron, et modulant, avec une plaie au cœur, des mélodies cyniques ou virginales dans l'orgie du siècle. Barbier est un stoïque qui renfle l'ïambe magnanime de Ghénier des colères vertueuses et hyperboliques de Juvénal. Jamais trois poètes plus différents, et nous rapporterons ici le jugement de Béranger sur ses jeunes contemporains. Béranger si vif, si correct et si grammatical, n'aimait pas les dévergondages de langue et les bacchanales de sentiment de Musset, non

BIU/F.l I ET BARBIER. » )

plus que le vers lâche, le dessin mou, et les tons blafards de Brizeax. Il disait de cette poésie armoricain»' : « C'est du cidre et du blé noir; j'aime les blés d'or d'Enna et les vins de Syracuse et de ' » Le Pari-

sien «'tait sévère envers le Breton. Brizeux est une bavette mélodieuse des landiers, une mésange monotone et mélancolique des cromlecs. Béranger disait de l'auteur de Rolla: « C'est un (Mitant prodigue désenchanté \ c'est un fanfaron de vice et de désespoir; le suicide est au fond di- cette orgie de bohème. » Ces torts sont réels, niais uni poète n'a plus vivement senti ni plus douloureusement exprimé 1»' netcio qiridamariàe Lue. Béranger ne parlait qu'avec estime de Barbier, bien que dans son coeur il le blâmât de ne pas confondre la liberté avec la eoloune Vendôme :

Ce bron/.'1 qii'- jauni- -m-res!

h. ces trois poètes. Musse! est le plus profond, mais il esl sceptique; lui/eux est le plus pur. mais il est su-

stitieuxj Barbier est le plus fort, <•! sa raison comme son vers est d'airain. «Pc poète, disait Béranger, doit marcher en avant de son siècle, le regard tourné vers

enir.B Barbier esl le chantre stolque «lu droit ; il a un

cœur «le citoyen; il ne prend jamais l'autel de la Victoire pour l'autel de la Liberté. Kn \)uc de la colonne,

il «hante la paii plus belle que ce bronze glorieux. Pour l«' sens politique, il se montre très supérieur à Hugo, à Lamartine «-t a Béranger lui-même dont \< loubetne résonne que suspendu à un échalas ou a un sceptre de fer. Unsi nous devisions dans les bocages

de l,i Celle. Des liiuteiir> «I.- M.uly. j'apeivils la mon-

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tagne et la forêt qui, après de nouveaux orages, devinent être mon refuge, et, je l'espère, mon tombeau.

De Versailles, où nous passâmes l'été, je venais voir souvent Béranger. Un jour, en descendant la côte de Passy, nous rencontrâmes un vieillard vêtu de noir, culotte courte, souliers à boucle, ailes de pigeon, œil perçant, visage rond et rubicond. « Connaissez-vous cet homme ? me dit Béranger. — Non, lui répondis-je, c'est probablement quelque avocat, si ce n'est même un huissier, qui, son dossier sous le bras, revient du palais. — Nullement, reprit-il, il revient de l'Académie; c'est Raynouard, l'auteur des Templiers. Nous ne nous voyons pas, bien qu'il demeure dans ma rue, avec le vaudevilliste Brisard. — Le tragique Raynouard etBrisard le comique travaillent- ils ensemble à quelque tragi-comédie?— Oui, en collaboration de Madame B...; mais les deux dramaturges n'ont pu, malgré le concours de leur muse polyandre, enfanter ce grand œuvre puéril.» Béranger gaudriolait; je répondis gravement : « Ces associations sont rarement fécondes; le génie est solitaire; la muse est vierge. Mais que pensez-vous de la tragédie des Templiers? — C'est un drame médiocre échafaudé sur une idée absurde. Les templiers ne méritent aucun intérêt; ils étaient débauchés, fastueux, hautains. Politiquement, ils furent justement exterminés. Philippe le Bel ne pouvait laisser subsister dans son royaume une milice armée du pape. C'est de la déclamation et de la sensiblerie du dix-huitième siècle. »

« Je suis de votre avis, répondis-je : Philippe le Bel •'■tait un grand et cruel roi. Il a détruit la théocratie romaine qui avait dévoré tant de peuples et de rois, et

lu me ' .'»

router! tel foieeà l'esprit humain, et en cela il mérite .i reoonnaisasnflfl «le l'univers. Mais il a détruit la papauté au ppofil de la monarchie française, inme main 1 tuait 1rs templiers, ces mameloucks «lu oalifa cr*Oceilent.et «lf l'autre, il musclait l'inquisition, cette hyène 1.' Etome, l'enchaînait au pied du tronc, el en même temps lui donnait a dévorer ! « palpitants d

•M.ililc du Midi, les Albigeois, les troubadours, ce le incomplètement exhume par Raynouard. .Mais es troubadours étaient ennemis des templieis, < t lî iyiiou;ird évoqoe tau intelligence politique ni poétique tout victimes du roi de France. Pour composer

une oeuvre homogène, il eût dû mettre en ouvre, dans quelque rtlogie, les scènes indéfiniment variées

le la croisade des AJbigeois, qui se terminent par le bûcher colossal de Montségur, sur une cime d» i Pyré-

( ;ilh !«••> étaient des peiVÎOttl et

il.- martyrs : ils attendent encore un Shakespeare. »

Vos ancêtres, on le voit l>ien,dit Béranger en -oùriant, étaient Al! I inai> (|Ue peiiM -/-vous de* tl'OU-

badours I — Ils furent ignola d'un printemps dt

l sie détruit dans sa fleur par la croisade. L - trou* badours périrent avec rindépendance et la civilisation

du Midi dont ils furent le.-, cl. lirons, les B les voix

lendies ou héi oiques. Rome déclara h ur poésie h (que avec la langue romane et la foi cathare. Il faut pattacber ces chantres d'amour, aux tribunaux d'amont et a l'église d'amour, amour fut pendant cent ans, deui oti d<- guerre d. < ,• monde platoni-

que < ontre Home. M, liaynouard a découverl oe monde adolescent, .'.mie grai ii use embaumée dans sa

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