‹ Béranger et LamennaisChapitre 2 sur 76 · PREAMBULE. IV · texte numérisé non relu

PREAMBULE. IV

de fliistoire. Hoi dos chantres populaires, Béranger figurera toujours, son lutli à la main, dans le groupe glorieux des hommes qui renversèrent la vieille monarchie. Mais d'ailleurs la nation très chrétienne n'estelle donc plus épicurienne? Le dieu des bonne* gens n'y rompte-t-il plus d'adorateurs? Béranger est lepsalmiste de ce dieu.

— Fst-il vrai, comme on l'a tristement affirmé, qnc Lamennais est un malfaiteur de l'esprit humain?

— ïl en fut plutôt le chevalier à la visière noire et à la sombre armure. Breton de naissance, il était républicain par tempérament. De là dans sa vie des tiraillements, de violentes oscillations. L'aversion du despotisme militaire le jeta fatalement, à la restauration, dans le royalisme et le sacerdoce. Champion d'abord de la papauté, il voulait néanmoins la faire descendre des nuées et la rasseoir sur une base démocratique; et quand il vil l'impossibilité de sa tentative gigantesque, If tribun religieux abandonna à sa destinée cette papauté caduque. Mais, défenseur ou adversaire, il a puissamment concouru à l'écroulement temporel de la théocratie romaine. El en cela il est, au contraire, le

faiteurei 1«- vengeur de l'esprit humain.

— Béranger et Lamennais ont bien mérité de nous pour avoir déblayé les voies de l'avenir de ces deux noires 1 nines gothiques. Comme politique s et comme

X PMAUBULr.

écrivains, ils sont jugés. Ce n'est point le tribun qui nous intéresse aujourd'hui, ce n'est pas le poète, c'est l'homme.

— C'est l'homme, en effet, l'homme intime que nous allons étudier; et, pour couper court à tout mouvement de curiosité indiscrète, je dirai d'abord que, sauf leur aveugle amour de la popularité, je n'ai personnellement rien vu de Déranger qui ne fût d'un vrai sage, de Lamennais qui ne fût d'un saint solitaire. Ils avaient placé leur cœur dans une haute région. Il fut dans leur destinée de combattre ou de renverser tour à tour les pouvoirs qu'ils avaient fondés ou défendus, et la chute de ces trônes, qui successivement ébranla l'Europe, ne désunit pas leur cœur, tant il était au-dessus des révolutions. 11 n'avait pourtant pas atteint la sérénité de* temples éternels.

Nous arrivâmes, en causant ainsi, à l'un des angles de la forêt, sur un escarpement désert qui dentelait abruptement, comme un promontoire éboulé, ce fer à cheval de collines dont les extrémités se terminent, au levant, par les hauteurs de Montmorency et du mont Valérien. Horizon magnifique, décoré partout des monuments des rois et des souvenirs du génie. Derrière nous se dressait, massif et sombre, le vieux donjon des Valois, dernier asile des Stuarts, où retentit la parole funèbre de Bossuefc. A notre gauche, apparaissait l'imposant

PMAMBULE. \I

château de Maisons qu'habita Voltaire, et plus loin, comme un nid au bord des huis, l'ermitage où s'abrita Jean-Jacques Rousseau. A notre droite, la colline de .Mark, de la Jonchère, de la Mal maison, séjour de royautés éteintes ou déchues, nous dérobai! de son gracieux rideau le pompeux et triste Versailles. Eh face, la basilique de Saint-Denis, nécropole des Capétiens, décapitée de ses tours, vide de ses cendres, ruine et fantôme elle-même, dessinait dans le brouillard lointain son vague spectre. Nous nous assîmes saroc redan escarpe, au pied duquel coulait la Seine.

— Voilà, dit mon ami, un site admirablement propre aux entretiens historiques.

— i lui, répondis- je; et nous distinguons d'ici la colline voilée de brunit ou reposent Béranger et Lamennais. Consolons par de pieux souvenirs cea illustres morte. Parlons de ces maîtres vénérés, avec une (ami* liante grave et une maie et tendre liberté. Ils n'accepteraient point un panégyrique. Vivants, ils ont pu rechercher la louange ; morts, ils ne doivent plus goûter que la vérité. La vérité adoucie d'un regret et d'une larme est la plus pure Heur dont nous puissions parfumer leur tombeau. Imitons ces voyageurs antiques qui, (e soir, astis aux monuments déserts d'Alcée <»u de Démosthene, se délassaient à raconter, vieillards pacifiques, les lutttes ardentes de ces magnanimes morts,

\U IMIEAMBULK.

et, leur récit achevé, laissaient encore un soupir se mêler mélancoliquement au parfum et au frémissement funèbre des cyprès.

Je tirai de mon portefeuille des lettres, des fragments de prose, des lambeaux de vers, vieux d'un quart de siècle. Leurs feuillets jaunis et rongés par le temps, cet insecte éternel, répondaient aux feuilles pâles et flétries que le souffle de l'automne faisait voltiger autour de nous. A mesure que je les jetais sur le gazon, mon compagnon parcourait d'un regard avide et surpris ces deux écritures dont les traits robustes, assez analogues, étaient pourtant plus confus chez le poëte, plus fermes et plus sculptés chez l'orateur, comme les attitudes de leur esprit. Pendant qu'il interrogeait ces caractères éloquents, je recueillis en silence mes souvenirs; puis, je commençai mon récit; et ces dépouilles arides du génie éteint et d'un temps évanoui, vinrent tour à tour tomber dans son torrent, comme les dépouilles de la foret dans les flots ternis du fleuve.

Vous me pardonnerez, j'espère, de vous entretenir si souvent de moi; mais je n'ai pour me diriger dans le dédale des événements que le til de mon infortune; j'implore également votre indulgence pour mes fautes et mes erreur».

Béranger tprès la révolution de 1830. — Sa participation aux Eléments de juillet et à l'avéneinent du roi Louis-Philippe. — Personnages contemporains.

IJuilkt ISJO - Mars I83J.I

Cesl en 1 «s:i 1 que je vins à Paris; j'assistai, presque eu arrivant, aux fêtes du premier anniversaire de la révolution de juillet. Ces tombeaux couronnés de fleurs, ces processions de citoyens chantant des hymnes guerrières et funèbres, le roi Louis-Philippe conduisant cette pompe patriotique entouré de ses tils si jeunes et si gracieux, du vénérable Lafayette, patriarche de la grande révolution, de don Pedro, empereur du Brésil, qu'une tempête politique jetait à ces fêtes de la liberté, me remplirent du plus ardent enthousiasme. J'avais vingt ans et je partageais toutes les illusions généreuses 4e la Prance. C'est par ces joies nationales que j'entrai dans

Page 1