‹ Béranger et LamennaisChapitre 23 sur 76 · SIEYÈS · texte numérisé non relu

SIEYÈS

chansonnier. II ne parlait qu'en souriant sardoniquement de Lafayette, qu'il avait pourtant célébré sous la dénomination un peu emphatique de Y homme des deux mondes. Ce vieillard était à mes yeux un héros à la Plutarque. Béranger, sur un bon mot très contestable de Talleyrand, rabaissait Lafayette au-dessous de Sieyès, tête vaste,, mais systématique et creuse, cœur timide et sec, et qui n'avait su que vivre quand Vergniaud, quand Barnave, quand la noble Gironde montait généreusement à Téchafaud. Robespierre l'appelait plaisamment la taupe de la révolution. Il avait gardé quarante ans le frisson de Robespierre. Exilé comme régicide, il était rentré en 1830, et, tombé dans l'enfance, il répétait encore en mourant : Si M, de Robespierre demande à me voir , vous lui direz que je ny suis pas. Cette ombre tremblante craignait encore d'entendre frapper à la porte de son tombeau le spectre de Robespierre. Et voilà l'égoïste que l'on mettait au-dessus de l'honnête et chevaleresque général Lafayette ! Talleyrand lui-même ne suivra que d'un pied boiteux dans l'histoire la renommée de cet homme honoré dans l'avenir, comme l'a chanté le poëte, par la reconnaissance des deux mondes.

Je n'oublierai jamais la première fois que je l'entrevis : c'était à mon arrivée à Paris, à l'anniversaire des journées de Juillet. Le peuple détela ses chevaux en revenant du Panthéon, et traîna la voiture du pacifique triomphateur de la liberté. C'était un hommage populaire et en même temps une protestation indirecte contre le roi Louis-Philippe, dont la rupture impolitique avec Lafayette était comme un premier degré de

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sa chute, en ce qu'il poussait imprudemment vois la république le patriarche de 8(.>, qui ne demandait pas mieux que d'être le tuteur indulgent et paternel de la jeune monarchie libérale. J'avais le plus vif désir do voir de près cet illustre vieillard. Ce bonheur me fui donné ce! hiver. 11 connaissait la mère de mon élève j il vint lui taire visite au jour de l'an, et s'assit paternellement auprès du lit de la malade. J'accourus dans la pièce, où tous les membres de la famille se trouvèrent réunis avec quelques étrangers pour lui faire honneur. Je vis un vieillard presque octogénaire, la tête couverte non pa> de cheveux blancs, comme le dit l'hymne de Juillet, mais d'une courte perruque fauve, la face ter-

ivn>e et comme ternie de la poussière des révolutions qu'il avait traversées; le corps cassé parl'ftge, le regard

a demi éteint, la parole elle-même comme engourdie déjà par la mort, mais Tint» lligence encore toute vive, et laissant tomber, d'une voix un peu traînante, des mots empreints de la sagesse et de la grâce d'un autre

ele. On retrouvait l'ancien marquis sous l'homme des

t< mps plébéiens. A la tribune il causait comme dans

un salon : dans un salon, il parlait comme a la ti ihune :

et ion éloquence, qui augmentait avec l'âge, avait la

386 verbeuse et L'amabilité sénile d'un Nestor.

Nestoi des jeunes révolutions, il était non-seulement

l'homme des deux mondes, mais encore l'homme des

deux siècles. On Uni . sur ses contemporains,

Danton, Robespierre, Napoléon. Il dit de l'empereur :

lit un de$poUl des *\*\ix tribuns : I mi deux

rats! Je fus instinctivement hle-s,- de la ci udité <\>'

ce jugement; mais le temps n'avait pas modifié son

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