JO SES GARDES
opinion primitive sur ses grands adversaires, dont les traits resplendissent à nos yeux, transfigurés dans Fauréole plus ou moins fantastique des révolutions ou des batailles.
Quand le général voulut se retirer, le serviteur qui l'accompagnait se trouva absent, et j'eus l'honneur de le reconduire jusqu'à sa voiture. C'était une calèche à deux chevaux presque aussi vieux que leur maître, et dans laquelle j'aperçus deux chiens loulous d'une très petite espèce, blancs, museau pointu, oreille droite, queue fourrée et en peloton, l'air craintif et sauvage. Tristement blottis dans les coussins, ils attendaient leur maître dont ils saluèrent le retour par des bonds multipliés et par de tendres et plaintifs hurlements. Ainsi le compagnon de guerre de Washington, le chef des gardes nationales de France, le héros pacifique de la liberté ressemblait en cela au roi. d'Yvetot :
Pour toute garde il n'avait rien Qu'un chien.
Ce détail aimable, relevé de vertu civique et de gloire populaire, eût dû le réconcilier avec Déranger. Les peuples, a-t-on dit, ont les chefs qu'ils méritent; heureux ceux qui n'ont pour dictateurs que des Lafayette et des Washington!
Déranger gaidait instinctivement rancune aux adversaires de Napoléon. Il ne pardonnait pas à Lafayette d'avoir demandé la déchéance de l'empereur, à Benjamin Constant d'être rentré en France avec les étrangers, à Madame de Staël de s'être réfugiée en Russie, à M. Villemain d'avoir loué le czar Alexandre, et à
M. Gttisot davoir suivi les Bourbons a Gand. C'était à yeux ium lâche, Une ombre. Vainement quelques*
UDf ,i\ aient-ils été proscrits par le dictateur; vainement tous avaient-ils combattu pour la liberté; r.éranger identifiait, je ne sais comment, la liberté, Napoléon et la France.
Les médecim de Parte ne [Mirent guérir notre ma* ladej il lut décidé que nous irions tous, gens délicats et bileuxj chercher la santé sous le doux eiel du Midi. Nous partîmes aux premiers jours d'avril 1834) et par deaus nous nous rendîmes à Toulouse, et de là dans le BétfBi Mou coeur battit à m'étouffer, lorsque des hauteurs de Marmande, après Une absence de trois ans, je revis les Pyrénées, dont les cimes neigeuse confondaient à l'horizon lointain avec les nuages. A Tarbes, où nous arrivâmes un jour de loire, |e trouvai
l'émouvant table, m de toutes nos tribus des montagnes a\ei leurs harcails descendus do pâturages. Dans cette multitude immense, je distinguais le pâtre de Poli à
son bonnet brun, le Béarnais a son bonnet bleu, le Ui-
gourdan s son bonnet rouge. Ces chaperons antique! des bergers, 1' * rouges, blanches ou noires des
femmes, les troupeaux escortés de leurs grands chiens, d'hommes et d'animaux regagnant à travers les prairies leurs vallées lointaines qu'elles appelaient par des bêlements et des mu . re-
muèrent en moi cet instinct pastoral si vif chez les peuples de race ibère- Nous ih>us arrêtâmes à l'an, capitale du petit royaume bucolique des Albret. .le ne
tardai pa.s a y ivcesoir une lettre .1, , j H y dé-
ploie !• i insm re< lions de Lyon et de Pi i
73 LETTRE DE lîEUANGEU.
« Je me réjouis., nîon cher N., que Madame X. ait préféré les Pyrénées aux Alpes. Il me semble qu'elle s'y rétablira plus promptement, et que vous-même aurez là des sites et un ciel plus en rapport avec vos idées poétiques. J'ai souvent rêvé que si j'avais le courage de m'éloigner complètement de Paris, Pau et ses environs deviendraient le séjour de mon choix pour achever de vivre ou de mourir. On m'a toujours dit beaucoup de bien des habitants, et ce serait pour moi une cause déterminante. A votre retour, vous me direz si mes renseignements sont exacts. Je les dois en partie au colonel Poque, qui commande le Château-Royal, et à un chansonnier (Navarro d'Oléron), homme de beaucoup d'esprit, mais qui, dit-on, passe maintenant sa vie à boire. Madame B., que vous avez vue chez moi, est aussi de ce pays et ne tarit pas d'éloges ; elle prétend qu'il n'est pas possible d'y être malade
« Yoilà de bien tristes événements, mon cher ami, depuis votre départ. Le sort de Lyon est épouvantable. Je m'y attendais ainsi qu'à l'échauffourée de Paris. Le gouvernement s'en croit beaucoup plus fort. Il est incontestable que les républicains ont tout fait pour le mettre en position d'user de plus de force. Mais ce n'est pas là que se trouvera recueil d'un gouvernement qui, depuis quatre ans, n'a su résoudre aucune des questions d'économie sociale qui surgissent de toutes parts, et qui semble croire que l'on peut étouffer ces questions dans le sang des classes les plus nombreuses. Je sais jusqu'où va l'absurdité des partis; mais je sais jusqu'où va la puissance des besoins nouveaux qu'ils exploitent. Un ordre différent de l'ancien veut naître. Les accoucheurs
PAROLES I'Yn CROYANT. 73
ont beau s'y prendre mal, l'accouchement aura lieu. Quand? Je ne >aU; mais i Valant verra le jour. Souhaitons que ce soit tout naturellement el sana forceps ou opération césarienne.
« Il y a aussi guerre dans le camp littéraire. Hugo, qui n'a plus que les Débats, vient de se brouiller avec Sainte-Beuve qui l'est réconcilié avec Chateaubriand, qu'autrefois il accusait de jalousie contre le chef de la Jeune école. Sainte-Beuve m'a écrit pour s'excuser de ne pas me venir voir; il achève son roman (Volupté),
Je suis heureux de vivre loin de toutes ces petites
querelles si mesquines dans un temps où les grands
intérêts devraient seuls occuper dis tètes bien faites. — .l'ai un nouvel ami. Vous ne devineriez pas son nom : l'abbé de Lamennais. VOUS ne sauriez croire combien il m'a recherché el combien il me plait. Nous avions ébauché la connaissance il y a deux ans; cil»' semble complète maintenant, el j'- m'en félicite. Cet
homme a vraiment le COBUf é\ani:éliquc, et sa philosophie est tout humaine.
« Adieu, mon cher entant, présentes mes hommages
a M. Khiiiie B.j et rappelez-moi à votre aimable élève.
.le vous embrasse de 0000X1 (Pass) . i-i avril 1834.) »
M. de Lamennais, revenu de Rome en hostilité secrète avec l<- pape, s'était retiré dans la Bretagne. Là, sur les
bordl de l'Océan armoricain, le prêtre irrité formulait
son indignation en proses l\iiqur>, en hymnes et en objurgations prophétiques contre les rois et le pontife romain.Les /' 1 >yan/ marquent U transforma-
tion du théocrate en tribun. L'autoime lent, il «tait
74 pau.
venu à Paris pour lancer son manifeste apocalyptique. Mais il rentra bientôt dans ses bois, comme pour entendre, du fond de sa solitude, ce premier mugissement de sa popularité. C'est alors que Béranger le vit, et son livre nous arriva dans le Béarn avec le vent des révolutions de Paris et de Lyon. Nous passâmes le printemps à Pau : nous logions sur la Place-Royale, esplanade ombragée de catalpas, arbre américain à larges feuilles, dont les fleurs blanches et légèrement odorantes n'ont cependant pas la grâce des corymbes élégants du cytise et de l'acacia. De cette promenade on découvre le gave qui murmure éternellement sur de vastes grèves bordées de saules^ et, au delà de sa profonde vallée, les collines de Jurançon, dont les croupes pittoresques semblent échelonner leurs vignobles jusqu'aux plus hautes cimes, et border de leurs pampres verts et de leurs grappes noires les neiges éternelles des Pyrénées. Le pic du midi de Pau, moins gracieux que celui de Tarbes, domine cette Arcadie béarnaise, où toutes les révolutions viennent expirer dans l'aménité d'un climat charmant et d'un aimable peuple uniquement occupé de cultiver ses vignes, de paître ses chèvres et de chanter les chants de ses poètes bucoliques.
Nous étions à peine installés à l'hôtel de France, que nous vîmes arriver le chansonnier dont Béranger me parlait dans sa lettre, Navarro d'Oléron. Nous le retînmes à dîner, et il nous apprit qu'il avait longtemps habité Paris, qu'il s'y trouvait encore à l'époque de la i -évolution de juillet, qu'il avait concouru même à la prise de la caserne de Babylone, et qu'après vingt ans
d'études s ta P» lit un beau j
renoncé gaiement au laurier (TEseulape pour s'en retourner dans le Béarn el s'y faire chanteur populaire. Quelques jours après, M. N.. avocat distingué, qui depuis a été membre de la Constituante, n<m> engagea; au dessert, après d'abondantes libations de jurançon, le poète se construisit un orchestre au moyen d'un couteau et de deux verres vides*, et r'accompagnant du tintement de l'acier et du cristal, nous chaula m n-. Ce chantre de Bacchus a toute la
tournure <!e leciiyer de ce dieu : grOSSC taille, ventre
inli. liée bouffie et empourprée ; mais nous lui deions OOtte justice que nous ne l'avons jamais vu vaeil-
l-i lut ion coursier mythologique. Le Béera a trois
poètes populaires : Navarro, DespOUrrfnS et le comte Phébus. J'ai entendu les gamins de l'an chanter dans
rues loi couplets de Navarre Deapowrins esl un
COPtempCfaÎB et un émule d.- l'iorim; mais il a modulé raies d'opéra sur des airs antiques, de vieilles mélodies eantabres d'une invagi et d'une rneom paraMe mélancolie. Le comte Phébus vit encore dans sa faneuse mélopée: Aqneras montanhasl Je l'ai entendu chanter depuis dans un château du Médoc, la tille du professeur Bandérallij enfant de dix ans,
au\ frai' et au regard Orientai, .le fermai tes y«u\,
et |. m liant magique une évocation ravissante
de la cour pastorale et chevaleresque du c onrte Phébus. Le comte Phébus est le fondateur du chateaa de Pau. ! ée porte eni tte in» ription ro-
mane: Phebuê / .Je n'entrai point dans le vieux donjon délabré de Henri IV ; je n'eus point la triste curiosité
70 DESPOURUINS.
de voir l'alcôve où les fortes entrailles de Jeanne d'Albret mirent au monde ce facétieux enfant de Rabelais, ni le coquillage marin où le pantagruélique bambin fut allaité comme un jeune triton. Je partageais sur ce roi les sentiments de B. Constant et non ceux de Béranger, qui pourtant a fait la chanson de Paillasse. Faire le saut périlleux sur le velours d'un trône ou sur le matelas d'un carrefour, me paraît également d'un saltimbanque. Pau a la gloire malheureuse d'avoir produit deux rois acrobates. L'un a sauté pour le pape, l'autre pour Luther; le second, pour un trône, renia sa patrie, et son nom est resté justement flétri; le premier, renia son Dieu, et sa mémoire est à jamais populaire en France. A Coaraze, où vers le milieu de juin nous passâmes en nous rendant à Luz, je remarquai sur la porte du château où fut élevé le jeune Béarnais, cette maxime espagnole : Lo que es de ser nopuede faltar! Enseignement sinistre, menace prophétique qui suspend fatalement sur les deux têtes qui commencent et finissent la dynastie de Bourbon, le poignard de Ravaillac et la hache de Robespierre. Près d'Argelès nous saluâmes le monument funéraire de Despourrins, une petite pyramide surmontée d'une musette, symbole du génie de ce chantre pastoral. Nous cherchâmes aussi l'endroit du gave où la reine Marguerite réunit pendant une semaine ces joyeux compagnons dont les récits graveleux ont formé son fameux Hexamèron. Brantôme raconte que cette docte princesse se penchait au chevet des mourants pour savoir si l'âme en s'envolant chantait comme l'âme des cygnes. Singulier mélange de sensualisme vague et de tendre mysticité que cette
gayakm. 77
émula ingénieuse de Boccacej dont le coeur était pourtant blessé du double aiguillon divin de la beauté de Platon et de l'amour du Christ. De Saint-Sauveur, j'allai seul à Gavarni ; j'admirai l>'s douze cascades de ce célèbre cirque, et je montai à la Brecht de Roland, jusqu'à la base du cylindre du àfarboré, où l'Ârioste a. dit-ou. placé le palais «le l'enchanteur Merlin. L'esprit du \i< ni barde me visita sur ce sommet neigeux, et je atai Roland. If. <le Vigny avait reproduit la tradition rranque, je voulus reproduire la légende ibère; et tout m rendant hommage au paladin, je célébrai son vainqueur, le chef des berci ils pyrénéens.