‹ Béranger et LamennaisChapitre 33 sur 76 · SON CARACTÈRE · texte numérisé non relu

SON CARACTÈRE

homme qui soit au monde; mais le voilà sans carte et sans boussole, et rien ne garantit qu'il n'échouera pas au premier écueil. Cet homme avait besoin d'une route toute tracée d'avance. Hors du catholicisme, car il en est sorti, il n'a pas ce qu'il faut pour s'orienter. J'ai fait œuvre de charité, moi philosophe, d'essayer de lui indiquer son chemin. Mais je crains bien qu'il ne m'en sache pas très bon gré. C'est pourtant par l'attachement qu'il m'inspire que je me suis laissé entraîner à le morigéner.

« Vous avez bien jugé la nature de son esprit. Mais savez-vous que. avec ce petit corps, il a été jadis un vert galant? que c'est pour s'arracher aux plaisirs sensuels qu'il a endossé la soutane? Savez-vous que cet extrait d'homme était un ferrailleur redoutable? Et en effet, toute sa vie devait être une longue escrime. Il eût dû naître en des temps de terreur. Aujourd'hui, on ne peut être ni Luther, ni même Savonarole. Que sera-t-il? Un homme d'un immense talent, ce qui ne préserve pas des sottises individuelles et des embûches des roués. Je voudrais l'en sauver, mais j'en serai pour mes frais. Heureux s'il ne m'ôte pas un peu de son amitié pour en avoir eu trop pour lui.

« ... Où en êtes-vous avec vos Camisards? Et la poésie, a-t-elle son tour? Dites-moi cela dans une prochaine, lettre. Mais que je vous dise un mot de moi : Je me plais beaucoup à la Grenadière, qui n'est pas à coté de Marnioutiers, mais en remontant vers Nantes et très près du pont de Tours. Je fais planter force arbustes dans mon jardin, qui n'est pas riche en ombre. Ce qui me fâche, c'est que j'ai presque toujours été souffre-

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ttu\ depuis que j€ MÛ i<i. NoUfl avons lnur« ii-«iiïtiit un savant et BCgl médecin, le docteur Uretonneau,

bre îi Paria même, mais surtout recommandable j» u une grande philanthropie et an esprit des plus distinguée* Voue \"\. / que cela est très tranquillisant* Adieu*

<( J\ s. Bel-ce <pie vous orojet en effet que la police soit lui trousses de Uunennaial L'inquisition de la prô-

treille, paase. Ce que j«' crains, c'ot que (1rs M>tf n'aient

persuadé cela s moi pauvre abbé, qui >'cn Bouterait la

tête. (I lévrier |S.)7.) »

C'est relique, mais euaeî eve<

oet épicuriame (tondent mais affectueux jusque dans ■on indtscré lion, que Béranejer jugeait M. de Lamennais. Trois mois après, il m'écrivait encore :

i Voilà bien longtemps que nous ne nous sommes dit un petit bonjour, mon cher N. Vous il devrici pas attendre mes réponses (mur prendre la plume* Nous autres provinciaux nous avons bien peu ft due en t'ait

de nouvelles. C'est a vous, messieurs de Paris, qu'il appartient de nou> conter des merveille-... Yo\r/.-\uu> toujours Lamennais.' Il n'y a plus de SUflUapOndance

entre nous depuis une lettre (jue je lui ai écrite, et qu'on m'aeeure avoir été perdue, ce que j'ai de la peine •u.-. Que dites-vous «lu Monéef le le lis avec attention et intérêt. Mais malgré le SttCOSS qu'on dit qu'il obtient, i j voie, talon moi, plus de talent que de mite, plus de dévouement que d'utilité. Quelle conclusion mettre au bout de cette é!oqu< nos ' El en nppoaant le

\0k BONHEUR DE BERANGER.

conclusion possible, par quel chemin passer, quels moyens employer pour y arriver? G. Sand le sait peutêtre.

« Je vous dirai qu'après avoir été assez languissant, pendant, six semaines d'acclimatation, je me porte très bien maintenant, et suis tout au bonheur d'avoir un jardin que j'ai fait planter et que je surveille avec un amour de père. Je ne savais pas avoir le goût de l'horticulture. Si je vis encore quelques années, et si je suis assez heureux pour ne pas quitter cette douce retraite où je me plais chaque jour davantage, j'aurai des bosquets et de l'ombre que je devrai à mes soins et même à mon travail. Autant je sortais à Fontainebleau, autant je suis sédentaire ici. Mon enclos suffit à mes promenades et je me couche souvent fatigué. Je ne vois personne, les visites sont rares, comme vous pouvez croire, et pourtant mes journées sont bien remplies. Il est vrai que j ecrivaille un peu, et rimaille un peu, ce qui fait que je ne bâille jamais, sauf à lire tous mes journaux, qui ont au moins le mérite de me faire chérir d'autant ma solitude profonde.

« Adieu, mon cher enfant; ma vieille amie se rappelle à votre souvenir, et moi je suis tout à vous. (20 mai 1837.) »

M. de Lamennais voulut passer une partie de cet été avec nous à la campagne. Nous allâmes au château <le Frescu, à une demi-lieue au nord de Sézanne. Le voyage éprouva M. de Lamennais; la première nuit, il se réveilla avec d'horribles convulsions d'estomac. Je couchais dans son voisinage, j'accourus à ses gémisse-

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ments, et je craignis de voir eipiref dans mes liras ce frêle vieillard. Il paraissait recevoir à regret des soins que j'étais beureui el môme fier de lui donner. Mais malgré sa bienveillance pour moi el mon admiration pour loi, aucune sympathie bien intime n'a pu. jedois l'avouer, s'établir entre nous. J'ath ibue cette répulsion îproque à une ressemblance et à une dissemblance de caractère. Qu'on me pardonne de me poser un in- >tant. jeune homme obscur cl air, en face du

vieillard illustre el immortel. I mblance, c'est

que dous avions l'un et l'autre un fond primitif el un peu sauvage; ilétail on Breton de l'Armorique, j'étais un Cantabre des Pyrén< es. La dissemblance, c'est que j'étais profondément protestant el biblique, et que lui, bien qu'il eut rompu avec le pape il était resté radicalement papiste et théocrate. Son idéal était Grégoire Vil . t la grande papauté du moyen âge qui dévorâtes V.mel les Albigeois, el j'étais «lu sang de ces peuples infortunés que je regardais comme des citoyens, des héros et des martyrs. M. de Lamennais a, peu t-^tre s ion insu, accompli dans l'Eglise une révolution démocratique qui réduit la catholicité à n'être plus qu'un troupeau muet sous un pontife-dieu. <>r, cette Eglise romaine a pour conséqu< nce né de constituer

dans chaque peuple catholique un diminutif d'empire tin dont l'organisme congénère consiste uniquement me nation muette sous un César. Le pape et l'empereur -<>ut la double incarnation de ce despotisme bicéphale, l.t la crosse du pape, le glaive du prince el la fourche d< Seront, dans ! fatal triangle, la libert • du • are humain. M. de La-

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