VOLTAIRE
M. de Lamennais ne se fâchait pas de mes brusques et naïves échappées; quelquefois même il les partageait. Il détestait Voltaire ainsi que Gœthe, qu'il appelait un Voltaire nuageux de l'Allemagne. Il nous racontait qu'un jour, en compagnie du curé de Genève, il était allé voir Ferney , mais qu'ils n'étaient point entrés dans le château du grand sceptique. Il me parut voir deux petits carnassiers rôdant autour de l'antre du lion absent. Certes, la comparaison n'était pas juste, car M. de Lamennais, à mes yeux, était un lion, et Voltaire n'était peut-être qu'un renard gigantesque. Toutes mes sympathies étaient pour M. de Lamennais. Je gardai le silence, mais je ne pus toutefois comprimer un sourire assez expressif. M. de Lamennais, qui s'en aperçut, partit par un éclat de rire contagieux; et, sans autre explication, toute l'assemblée suivit sympathiquement notre bruyante hilarité. On eût dit des esprits sérieux cédant à une maligne et vengeresse influence de Voltaire. M. de Lamennais avait le rire franc, naïf, épanoui, retentissant et en fanfare. Mais, excessif en toutes choses, il retombait brusquement dans le silence, un nuage passait sur sa face, son front devenait sombre comme la Baie des Trépassés et orageux comme la Grande-Cavale (Penn-Marck).
Nos excellents hôtes, qui entouraient M. de Lamennais de soins en quelque sorte religieux, s'affligeaient secrètement de son caractère mobile, défiant et ombrageux. La mère de mon élève ne put s'empêcher d'exprimer la crainte et la tristesse qu'elle en ressentait à Béranger. Le porte lui répondit cette belle lettre qui, pour ligurer dans cette collection, dont elle fait par-
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tie naturellement, m'arrive à [Instant même de Madrid :
Madame,
« Combien ne dois-je pas être reconnaissant de la confiance que voua voulez bien me témoigner. Les épanchementfl d'un cœur comme le vôtre rendent fier celui qui les obtient. N. m'a appris à apprécier tout ce qu'il y a de bon et de noble en vous; aussi dès que j'ai été instruit de vos relations avec M. de Lamennais me stris-jc empressé de lui communiquer sur votre caractère tout ce que j'en savais dlionora]
« Je pouvais bien me fier aux éloges que N. vous donnait, car je ne connais pas de nature phis sensée et plus tendre. Mais permettez-moi de vous taire observer.
Madame, qn'avee toutes les qualités qui vous distinguent, vous avei tort de dont. t. comme vous le faite-. de la durée des sentiments que vous ave/ su inspirer à notre cher abbé. Si je Kosc dire, c'est manquer de justice envers lui. Gomment pouves-vous croire. Madame, qu'il ne soit profondément touché de voir les soins que vous prenez de son bonheur 1 Vous ne corin tisses donc pat encore bien cette Ame >i aimante et si religieuse*! Le conseil que N. vous a transmis ne m'a été inspiré que parce que je sais combien souvent {es personnes même les plus distinguées de votre sexe oublient les obligations qu'un homme de la trempe de Lamennais a a remplir ici-bas. Il a reçu de Dieu, Madame, une mission qui exige de grands travaux, un dévouement sans bornes, et qui doit maint, fois le plonger dai s des préoccupations qui Karrach< ni aux charmes du monde
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et que ses amis ne doivent jamais troubler, qu'ils doivent même respecler plus que d'autres. Tout cela, vous vous l'êtes dit, j'ensuis sûr, Madame; et pourtant vous paraissez vous effrayer d'une froideur apparente qui n'est sans doute que le signe du travail intérieur des pensées qui le saisissent. Mais, j'en suis sûr aussi, vous vous habituerez aux mouvements irréguliers de celte grande machine qu'on appelle génie, et vous finirez par vous réjouir de ce qui vous afflige aujourd'hui, en pensant que tout cela est de la gloire pour votre respectable ami. Je regrette de n'en pouvoir aller causer plus longuement avec vous, Madame; mais il me sera impossible de répondre comme je le voudrais à l'invitation que vous avez la bonté de me faire. Mon voyage est encore incertain; mais, si je le fais, je passerai si peu de temps à Paris, qu'il me sera impossible de me rendre à Sézanne, malgré tout le plaisir que j'aurais à embrasser Lamennais et à vous exprimer, Madame, ce que j'ai de reconnaissance pour vos bontés envers N. , que je regarde comme un fils dont j'ai lieu d'être fier. Je voudrais vous dire aussi combien m'ont touché les paroles affectueuses dont vous vous servez à mon égard. Je me contenterai de vous assurer que je crois les mériter jusqu'à un certain point, par les sentiments de profonde estime et de dévouement respectueux dont je vous prie, Madame, de vouloir bien agréer l'hommage. « Yotre très humble serviteur,