DANS LES BOIS
Le soir, après le dîner, nous nous promenions tête à tête dans les bois ; les fourrés que nous parcourions lui rendaient le souvenir de ses landes bretonnes et des bords de FOcéan. Ce souvenir donnait à sa pensée un reflet de poésie et quelquefois des ailes lyriques. Un soir, je ne l'oublierai jamais, je le priai de m'expliquer les origines du pouvoir que Rousseau plaçait dans le peuple et qu'il faisait remonter avec raison jusqu'à Dieu. Il commença par de grandes circonvolutions et s'éleva graduellement, et rétrécissant les cercles de sa spirale, remontait jusqu'au souverain être. Il me semblait voir un oiseau de grande envergure qui d'abord a quelque peine à s'enlever du sol. Sa parole était rétive, et sa pensée, à qui l'espace manquait encore, paraissait embarrassée et lourde. Mais à mesure qu'il montait il prenait de la vigueur et de l'agilité ; il s'élevait de raisonnement en raisonnement, comme de région en région. Son aile grandissait avec l'étendue. Quelles magnifiques évolutions il décrivait dans le ciel ! Avec quelle grâce il planait comme en se jouant dans l'infini. Tout à coup, d'un vigoureux coup d'aile, le cygne s'élançait au-dessus des nuages, l'aigle disparaissait dans le soleil. On ne le voyait plus, on l'entendait encore; ce n'était plus un langage, c'était un chant, un chant fatidique. Et ma pensée roulait éperdue dans les espaces, suspendue aux puissantes serres, ou aux ailes harmonieuses de ce Platon de l'Armorique.
M. de Lamennais, comme les solitaires, avait la parole difficile, mais les rêves de ce platonisme politique convenaient à son génie, et il nageait alors en plein dans son élément, car il composait le Livre du Peuple.-
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Chaque soir, au retour de la promenade, à la clarté d'une lampe; il nous lisait sou travail du jour. De petits carres de papi<r contenaient ces fragments, j'allais «lire
trophée de ces préceptes lyriqw , i >mbien i ébauches, dans leur rudesse native, étaient plus vh plus pittoresques, plus éloquentes! cO peuple, disait-il, tu n'a^ pas le droit de tremper ton doigt dans la mer, et de rerser sur ta langue une seule goutte du sel dont Dieu remplit les gouffres de l'Océan, i Depuis, en polissant ce premier jet, il l'a affaibli; car il était artiste,
un artiste merveilleux souverainement amoureux de la
forme, et qui se délectait a ciseler la phrase, qui devait contenir sa pensée, comme un vase de marbre <>u d'airain. La simplicité mâle et pittoresque du style populaire lui semblait un plus difficile chef-d'œuvre que les plus magnifiques périodes oratoires de la chaire et de la tribune, il regardait le Contrai ><>ri<u comme un modèle de style sculpté, et tâchait d'imiter. dans le lÀVTt
tlu Peuple, la vigueur et la précision de Rousseau en y tondant l'harmonie et la grâce de Bernardin «le Saintriene. Q acheva ce petit ouvrage a Frescu, et. a son départ, il en donna le- manuscrit, transcrit «le sa main, a ses hôtes, comme un témoignage «l»- son affection. simple et magnifique manière de reconnaître leur hospitahte. Las livres ont leur destinée comme les hommes, <t ce manuscrit, jouet de l'infortune «pu a bouleversé l'existence de §es possesseurs, a été jeté entre mes mains par un orage. Je le conserve i\< <• «m soin religieux comme un monument dont le prix l'accroît encore pour moi du souvenir «des jours que /ai eu l'honneur «le passer auprès d'un homme «le génie.
118 ROUSSEAU FT BOSSuSï.
M. de Lamennais ressentait la plus ardente admiration pour Rousseau et le mettait sur le même rang que Bossuet. «Les grands poètes delà France, disait-il, ce sont les prosateurs; c'est Bossuet, c'est Rousseau. Bossuet est plus éloquent orateur, Rousseau plus complet écrivain ; Bossuet a un vol plus élevé, sa langue est plus belle, plus haute, plus inspirée. Rousseau a une diction plus savante, une langue plus riche; il a aussi plus de passion et de sensibilité. Il procède des tribuns antiques, mais Bossuet procède des prophètes d'Israël. Il ne voit la nature qu'à travers la Bible comme Fénelon à travers Homère. Mais Rousseau peint la nature même; il la passionne, il la fait palpiter, et la transfigure dans l'idéal en mêlant le cœur de l'homme au spectacle de l'univers. Tous ses systèmes sur l'homme, sur la cité, sur la société sont faux; mais ce qu'il dit sur la conscience, sur l'amour, sur la liberté, sur la patrie, sur l'Evangile, sur la nature, sur l'humanité, sur Dieu, est incomparable et immortel. Rousseau est le Prométhée qui a ranimé le feu divin dans le cadavre déjà putréfié du dix-huitième siècle. Il est le tribun des temps modernes, l'orateur du genre humain; mais Bossuet est un mélange singulièrement grandiose du Père de l'Eglise et du prophète du Garmel et du Sinaï. »
Ainsi parlait M. de Lamennais, et j'ajouterai qu'il procède lui-même de Bossuet et de Rousseau, mais plus de Jean-Jacques. Il tient de Bossuet par la langue biblique et la phrase qui porte la tête à l'espagnole, mais eu Biagéranf la fierté jusqu'à la rodomontade castillane; de Rousseau par le génie même avec ses variation-, «•> inconséquences et ses instincts farouches et
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solitaires, Leur supériorité cottitnuhëj à lottS les h*oisj c'esl que leur éloquence s'élèté jusqu'à la poésie, et qu'elle u le souffle I3 \ icjue* Us Boni les trois plus grands rei de la langue frai 1 1 je 1< ■> inscris dans
cel 1 . car le rang de leur génie esl le même qùé celui de leur naissance \ Bossuet, Rousseau, Lamen-
Ifi «le Lamennais était po§te èl musicien comme saint Bernard , mais l'orateur lui ton préférait au rhythme symétrique du Ters dont le mécanisme ingénieui lui écbèppail probabh mentj le rhythnie Irré-
gttlief «le la j. ]<»-.'. qu'il trouvait pins laree, plus \aiié,
plus conforme a son géoie. C'est dans ce rhythme qu'il a compose* *\r courts poèmes, tels que les àtorls et le P polmmii) qui sont d'admirables fragments ly-
rique-, ainsi que les Parola rflia t ni où il s'inspire otage do prophètes du GArmel »•( de tathmos. Nul
A6 parlait plus magnifiquement1 que lui de la poé<ir rt
delà tntisique. Je ne sais -i! axait de la voix, mais il jouait d'un instrument, tt. le soir, il se < ira Vaux eu ohantaol sur l'accordéon ;< m m'assure même qu'avanl d'écrire il modulai! td pi t le cl ; 1
comme les Gracqui ienl leur voix sur la flûte
a\aut de parler' dam le forum* Peut-être eh serait-il ainsi pour ses petits poèmes, mais il est douteux qu'il rùt jamais cherché dans la musique un 1 1 «in pour son style indompté; non plus que pour pon cœdr orageux. M. de bamennaic . lentiellemenl Breton; il aimait
les l'.il! moi icain< •-. qu'il ne pouvait, a -ou gi
lire dans la langue celtique. Le barcHsme' riait la
t |ue - 1 - 1' èrdotal