LETTRE DE M. GUIZOT
ner dans cette voie c'est combattre pour les rois, c'est prolonger indéfiniment la servitude ancienne et toutes ses conséquences funestes. Ce que l'Europe attend, ce n'est ni un pouvoir plus juste, ni un pouvoir plus éclairé; à cet égard, tous les pouvoirs présents valent tous les pouvoirs futurs; car les hommes se ressemblent tous, et quiconque commande finira toujours par commander à son profit. Ce que l'Europe, dis-je, attend, c'est l'abolition du pouvoir conçu sous sa notion antique, c'est l'organisation de la liberté. Je voudrais qu'on s'attachât à faire ressortir la partie économique de votre livre. Tout le monde la comprendra sans peine, et elle frappera tout le monde, puisqu'elle touche à cet ordre d'intérêts qu'aujourd'hui, par malheur, on place avant tout. Je ne reviendrai pas à Paris avant la fin de septembre ou le commencement d'octobre. Ce me sera, Monsieur, 'un vrai plaisir que de faire votre connaissance personnelle et de vous réitérer de vive voix l'assurance de ma sympathie profonde et de mes sentiments très dévoués. »
Il peut être curieux de mettre en regard la lettre qui suit, datée du même jour que la précédente, et signée d'un nom bien différent, quoique également illustre:
« Mon cher Monsieur, j'ai reçu votre ouvrage. Je le lirai avec l'intérêt que je porte à vous d'abord, ensuite au sujet. Je n'ai encore fait que le parcourir en le coupant. Mais je n'avais pas même besoin de le parcourir pour savoir que je n'étais pas de votre avis. Mon expérience et mes réflexions me conduisent de jour en jour
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dans une direction bien différente de la vôtre. Je suis convaincu que ni la raison théorique, ni la nécessité pratique ne nous mènenl a la république, Mais ce ne sont pas la des questions épisteiaires. Il y a longtemps que j'ai de l'amitié pour \«>u> el que je compte sur la vôtre, [| n'y a point (l'opinion, . ni les vôtres ni les miennes, qui pu i--<iit me faire changer a cet égard, ni vous non plus, j'espère. Sojez-en bien persuadé, et croyei toujours a mes anciens sentiments.
«Giizot.
a Saoul ISS7. »
Telles étaient les opinions politiques qui fermentaient ii cette époque, et les jugements portes sur un ouvrage éminenf (pie le modeste auteur considérait, malgré tant d'éloges, comme une ébauche indigne <!•• sa renommée, plus tard il la compléta par des études plus approfondies sur le gouvernement des Hébreux et les constitutions des Grecs et des Romains, matière immense élaborée au seizième siècle par l'Italien Sigonio. .l'ai moi-même, I > ï * a des années après, connu M. Billianl, et le publiciste républicain m'est apparu sous les traits d'un vieillard aimable dont les plus ci uelles infirmités n'altéraient jamais la grâce parfaite et l'aménité la plus exquise « .le me dérobai quelques instants à la société de la Grenadiers pour honorer solitairement la mémoire du grand Bérenger, le Luther du onzième siècle, l'adversaire de Grégoire Vil, le champion de l'Evangile «-t de l'esprit humain contre la théocratie romaine. L'archidi vin retarda d'un demi-siè-
cle le triomphe de la papauté, et, seul avec !<■ Christ,
1^8 LETTIIE BU BRRANGF.R.
balança;, pendant cinquante ans, le monde catholique tout entier. Après sa mort, Rome, dans le vertige de sa victoire, put à son gré disposer des sceptres, égorger des peuples, et faire Dieu. Ce monstrueux droit fut définitivement consacré au quatrième concile de Latran dans le sang des Albigeois et sur les ruines des cités du Midi. Mes ancêtres infortunés m'accompagnèrent, invisibles, mais présents, dans ce pieux pèlerinage; d'abord dans File de la Loire, où Bérenger cacha sa vieillesse, puis au cloître de Saint-Martin, où fut déposée sa cendre. Quand on écrira l'épopée de l'esprit humain, le grand et malheureux scolarque de Tours en sera l'un des héros. J'ai moi-même depuis ébauché l'histoire de cette forte et mélancolique figure du moyen âge.
Je passai deux jours auprès de Béranger, mangeant à la Grenadière, couchant à l'hôtel du Cygne. J'avais pendant ma convalescence dans FAriége barbouillé un poëme sur une infante de Toulouse que l'émir Abdérame prit dans une bataille et envoya captive au calife de Damas. Je laissai cette ébauche à Béranger, et je lui dis adieu, m'arrachant aux plus tendres invitations du poète et de sa vieille et excellente compagne. Quelques jours après, en me renvoyant mon manuscrit, il me reprochait ma circonspection excessive et véritablement farouche.
« J'ai lu avec bien du plaisir, mon cher N., votre nouveau poëme que je vous renvoie par un ami... Votre poésie est bien à vous, mais votre originalité a besoin de correction. Je vous l'ai dit cent fois, et
imiu rn. I3fl
comme il est est de cela sans doiite ainsi que «lo voire sauvagerie, je n'insisterai pas. Seulement si vous
entriez... je <t. iin> poarvous la mésaventure qui
vient d'arriver a S unte- lienve p0UT BCS P • ■ » (taoét.
Vous date vraiment de ion école sous te rapport^..
- envolé d'ici aver tant de précipitation ( i de froide opiniâtreté, que je n'ai pas eu le temps de dire a Madame \. que je m'étais DOOUpé d'imo niaison ainsi qu'elle m'en avait chargé* Si en effet eMe tônaii à avoir un séjour d'été dans les environs do Te
voir, pou? que je tache de lui trouver quelque chose a sa convenance, et àssuret^la du plaisir qœ j'aurais -on vetsin..' .le vous charge dr m!!le
resp < ts pour «lie, et de tontes mes amitiés pour M. de Lamennais, qui -ans doute • m revenu de Bourgogne*. Adieu, mon cl . . continuez de travailler comme
VOUS le laites, et |iellt-èt le UU jolir U!)e DOSitiOn 8jCqi
par vote mérite vous rendra-t-elle plus facile ot
plus expansil avec vtM amis et avec ceux dont vous von- entourée. (30 octobre is.'iT.) »
\ mon retour a Paris, je retrouvai mon élève revenu
de Champagne. M. de Lamennais, qui «tait aile passer quelques jo n en Bourgogne* arriva bientôt aussi, il
avait accepté l'offre «pie me- patrons lui avaient faite de
\i\le élu/ 611 X, PoUï le recevoir, IIS louèrent Ut! petit
hôtel dan- l*all( Veuves, aux Champs-Elysées. En
attendant qu'on pût s'j installer, il continua d< l<>' : rua de Rivoli, et venait mangi 1 tous les soirs me d'Aï
Il y avait eu d- paît et d'autie l»,aiiennp de preeipita-
tion d i ient : aussi quand il fut question
d'aller occuper la nouvelle habitation, M. de Lamennais refusa. Ce refus, un peu tardif, était néanmoins fondé; mais exprimé sans explication et sans ménagement, il parut d'une dureté farouche. J'écrivis cette aventure à Béranger dans ma lettre du premier de l'an 1838. Il me répondit :
« Grand merci de vos bons souhaits, mon cher N. ! Puissiez-vous voir accomplir les projets que vous formez! Il sont sages et conformes à vos goûts! Il faut donc espérer que Dieu vous viendra en aide !
« Je réponds à Madame X.; mais je ne sais si ma lettre est bien consolante. Vous jugez Lamennais peutêtre un peu trop sévèrement, mais je le conçois avec votre cœur. Le tort de Madame X., et je le lui dis, c'est de ne s'être pas bien rendu compte de ce que c'est que ces gens que l'on appelle des génies. Ce sont les oiseaux les plus capricieux du monde. Lorsqu'on les croit bien apprivoisés, ils échappent... Mais, mon ami, en général, la race des hommes de lettres est bien redoutable pour les affections; race égoïste où les individus, grands et petits, se font une religion de leur métier, et malheureusement trouvent toujours qulques sots disposés à les encenser, ce qui achève de les corrompre. Depuis que par une nouvelle bouffée de folie, nous avons déclaré que la poésie était un sacerdoce, le mal a été en augmentant. L'orgueil s'est accru des portes du talent. Lamennais fait comme les autres, tout en valant mieux peut-être. J'avoue que sa conduite envers M. et Madame X. est tout à fait inexplicable. Il m'a écrit à propos de son livre (le Livre du Peuple),
LETTRE M BÉHKN'.F TU I I 1
et oe m'avail rien dit qui put faire présager une rupture qui. comme voua le dites, tienl -ans doute à de petites causes. Je crois surtout que ceux qui veulent
\i\iv à >a suit.' ne trouveraient pas leur COOipte a ce qu'il De fût pas talonné par le besoin, et a ce qu'il fut surveillé par de véritables amis. C'est un homme très faible et qu'on mène facilement. Je n'en plains pas moins vos hôtes qui n'ont eu que le toit d'être trop bons. Tâcbei pourtant qu'ils n'en perdent pas l'habitude. Ils n'auront jamais a >Vn repentir avee VOUS.
Judith est bien sensible à votre bon souvenir, mais vous en \eut toujours de votre fuite de l'autre ibis. Vous me parles de violettes; nous en avons avec un temps do mois d'avril. Dépéchez-vous donc de venir,
d'autant plus que je voudrais aller en Picardie vers la
mi-mars. Adieu, tout à vous de cœur. (.3 janvier 1839.) »
M. de Lamennais avait un jeune secrétaire-, TÎllagi
de quinze I seizi ans, qui, sans en avoir l'air, exer-
iin certain empire sur l'illustre vieillard. Ce jeune
homme fui soupçonné d'avoir détourné son maître de
venir habiter chez ses nouveau! hôtes, et, chose plus
rettable encore, d'avoir fait renvoyer, quelques jours
après, un petit orphelin breton, récemment recueilli
sur quelque tombeau, et qui, tombé dans la disgrâce
de -<>n protecteur, fut brusquement et durement rej< té
dan- l'indigence et les landes de son trmorique. l
i Celte et. ut doux, d'une raison au-dessus de
. el paraissait profondément sentir son malheur, il
voulait être mai in : j'ignore quelle a été ~.i navigation;