‹ Béranger et LamennaisChapitre 56 sur 76 · PROMENADE A VINCENNES · texte numérisé non relu

PROMENADE A VINCENNES

le retour. Elles eurent beau prier , supplier, conjurer, la sentinelle fut noblement inflexible. Ces belles transfuges durent se résigner à passer la nuit entière sur la rivière, comme disait la ballade, et c'était en hiver. Elles campèrent donc en robe de bal, sur le pont de Tours, et notre ami me confirma l'authenticité de cette grotesque aventure dont le récit amusa beaucoup Béranger. C'est une jolie revanche, dit-il en riant, que prirent les brigands de la Loire.

Un jour, dans une de nos promenades dans la forêt, nous tournâmes du côté de Vincennes. Nous arrivâmes près du polygone; les chasseurs tiraient à la cible et s'exerçaient au maniement de leurs fameuses carabines. Nous ralentîmes le pas, mais Béranger avançait toujours; il s'avança tellement que notre ami, effrayé pour le poëte et je pense un peu aussi pour lui-même, car il était père de famille, s'écriait tout éperdu : Mais il va se faire tuer! Moi je n'avais rien à perdre, et je suivais en silence. Les balles sifflaient autour de notre tête. Béranger affectait la bravoure; il avait le courage civil, il n'avait pas l'instinct militaire. Napoléon, dans toute sa puissance, n'avait jamais pu se saisir de lui pour en faire un soldat. 11 s'était caché dans Paris mieux que dans une forêt. Il était réservé non à servir, mais à chanter le conquérant. Mais vieux il affectait le courage guerrier. Il affectait aussi parfois le talent de l'homme d'Etat, et il en avait le vaste crâne et les calculs diplomatiques. Il lui échappait des paroles comme celles-ci : «Un empire n'estpas plus difficile à gouverner qu'un ménage. » Il prenait en dédain M. Thiers qui, à cette époque, nous avait presque fourrés dans une

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