‹ Béranger et LamennaisChapitre 72 sur 76 · MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

MONTESQUIEU

d'Henri IV... Après les guerres religieuses, les partis fatigués désarment dans l'indifférence du Béarnais, et dans le scepticisme du Périgourdin. M. de Lamennais disait de Montaigne : «Il a mis son pyrrhonisme dans la bouche d'un oiseau de basse-cour, oiseau hybride qui, pour la doctrine, n'est qu'une oie, mais qui par son langage ondoyant et divers, comme le cœur de l'homme, est incontestablement un cygne. Mais ce cygne, aux pieds noirs comme sa bourbe natale, au plumage candide et au bec d'or, babille et chante sur un marais, sur un gouffre dormant, l'abîme du doute, et son langage est un chant de léthargie et de mort. Montaigne est la sirène mortelle, dont la cantilène accomplit l'assoupissement moral du seizième siècle. Mais, sur le tombeau de Louis XIV, Montesquieu salue le réveil du dix-huitième siècle, et sa voix est le cri de l'aigle. Il aie vol court, haut et rapide, l'élan saccadé, impétueux de l'oiseau de proie, et sa prunelle, qui n'est pas trouble et louche comme celle de Montaigne, est radieuse et fulgurante au soleil. » M. de Lamennais n'aimait pas le style haché, heurté de Montesquieu. « V Esprit des Lois, disait-il, est un panthéon colossal, intérieurement divisé en petits compartiments semblables à des cellules d'abeille, où les principes immortels reposent dans des chapitres d'un style sculpté, comme les images des héros dans leurs édicules de granit. Montesquieu a prédit que ses descendants rougiraient de lui; et ses descendants ont réalisé cette prophétie. Mais les vrais descendants de Montesquieu, ce sont les peuples nouveaux,c'est le genre humain libéral. » J'ai vu, avec res- ))<■(», à la bibliothèque de Bordeaux, son buste qui

ressemble à celui <l. l on, et, m c ibmel de

I. l'empreinte de son pied dans le marbre de la cheminée, stigmate vénéi ible <l<>nt ['Esprit môme des lois i sanctifié le foyer du sage de Labrède.

Béranger me disail toujoui i: D oïl vient quelenerd de ! ; i rance produit les p et le midi les orateurs.

La Loire divise les domaines de la poésie <i »!•• l'éloquence. Mais existe-t-il encore à Bordeaux quelque relique des Girondins 1 » Il ne reste rien de ces hommes éloquents. Je connais un rénérable vieillard, qui m'invite souvent à dîner dam une salle obscure, ou il eon- \ia fréquemment les jeunes ei illustres Vergniaud, 6Uadet, Gensonné. Il ne parle d'eax que comme d'aimables conrires, d'hôtes joyeux et brillants. Us n'étaient a Bordeaux que d'éclatants avocats. Us ne devinrent grands orateui squ a l'ai ta, et dans les temps de la Révolution. Il fallut qu< les horreurs de 99 donnassent a là voix de Vergniaud ce pathétique déchirant qui fait de lui l'orateur le pin me", l'Euripide de la tri-

bune française. Qu'il me soit permis il'. limiter a la mémoire de ces héroïques Girondins, un soutenir «l'un de letu r l'éloquM ace i f le martyre. Barnavé

mu au (or de r ' i lieutenant qui commandait !<■ poste . |< une Dauphino me lui ,

oïli it tu captif de favoi iser son évasion. En o^eux sauts j il pouvait être hoi i prison et hors de I

Non, répondit !»• prisonnier, j'obéirai aux lois de mon

m l'échafaud : mais pei sion de mon sang i st a la

consécration des principes immortels. U j( une offî i|in voulut le sanvei est aujourd'hui le général Ruelle,

i>5*2 ORATEURS DU MIDI.

vieillard octogénaire, retiré à Saint-Germain. Je tiens de sa bouche cette anecdote, qui n'ajoute rien du reste à ce que Ton connaissait déjà de Barnave, qui mit au service de la liberté le plus beau talent oratoire et le caractère le plus chevaleresque.

Pour revenir à Béranger, je lui répondais : «Le Midi effectivement est le pays des orateurs. C'est qu'au moyen âge ses villes, organisées par le consulat, étaient autant de républiques. L'éloquence est la voix de la cité, la poésie de la liberté. La liberté, la nationalité périrent avec les Albigeois. Mais le génie oratoire resta, comme une arme des vaincus, dans le sang, dans les émanations du sol , dans les rayonnements du ciel. Comprimée par l'inquisition, étouffée par la monarchie, l'éloquence se releva vengeresse et foudroyante avec la Révolution. Ce sont les républiques féodales du Midi qui lancèrent Barnave, Rabaut Saint- Etienne, l'héroïque Gironde, à l'assaut de la monarchie asiatique de Versailles; et Mirabeau, le géant oratoire, est comme un Titan monstrueux que la Révolution a fait sortir colossal des ruines de nos capitoles. — C'est vrai, disait Béranger, mais la poésie? — La poésie, au moyen âge, existait à côté de l'éloquence dans le Midi. L'éloquence a survécu, la poésie a péri. Elle a péri avec la nationalité romane, péri avec la foi albigeoise. L'inquisition lui a arraché la langue, et, avec sa foi, dévoré son âme. Le Midi reste muet sur sa harpe détendue. Il ne produit pas de poètes. Une fois seulement, et comme pour prouver que sa puissance harmonieuse n'était pas entièrement éteinte, il a produit un poète épique, un Homère alexandrin, Fénelon.

— Oh! un graud poète assuréiueut, s'écria Bérauger. Il est singulier que Montaigne el Fénelon -<>ut deux Périgourdins. Et tous les deux, le sceptique et I»- mys tique, avec leur phrase traînante et mélodieuse, sont deux sirènes qui assoupissent également la France. Que Montaigne ^<>it né au pays des marronSj des truffes el <l<^ foies gras, s cela, rien d'étonnant ; mais Fénelon ! — Au douzième siècle, repris-je, le Périgord *;iaii une terre de poésie. Elle j était née au souffle de l'église il»- |a ( omsoiaiùm. C'était un christianisme alexandrin, une gnose orientale, la religion du Paraclet. Les ancêtres <!•' Fénelon donnèrent à ce platonisme occidental plusieurs chevaliers et plusieurs évéqi génie hellénique refoulé, «-t en quelque sorte accumulé dansai race, s'épanouit plus pur et dans une magnifique efflorescenec dans le jeune Fénelon, On \<>it renafc

u lui, s()u^ la forme orthodoxe <!<• ^<>u temps, l'antique religion du Paraclet. Tout 1<" génie cathare respir< (i.ui^ -.t personne, sacerdoce <-t liberté, doctrine, mys- Ucité, tendres» d'Ame, chimère poétique, élan vers idéal, el jusqu'à l'enchanu ment infini et les ncomparables de l'étocution. C'est un disciple de saint Jean é dans l'église de Saint-Pierre, unbrahme

clin tien de l « trient, perdu dans l « ><•< iil< nt romain. Grec ne tient à Rome, qu'il déborde de toutes pars . que par 1** lil illogique <1<- l'obéissance, qui le sauve de l'a na thème. Otex-lui sa tiare el sa robe, «-t \mh trou-

/ an lui le gnostique, l'hérétique platonicien, le docteur orphique. l<>m cet hellénisme homérique, platonique, évangétique, ndensé, en se Iransûgur.mi. dans le / '■ ma<ju> . \ ou m '« ipliquei trè

'2")ï RÉALISATION d'uH REVE.

bien, reprit Béranger, la généalogie doctrinale et poétique deFénelon. Toutefois, il n'en demeure pas moins singulier que ce cygne grec soit né dans une terrine du Périgord. »

Tels sont en substance les entretiens que j'eus à diverses fois avec Béranger, sur les grands hommes de la Dordogne et de la Gironde. Cependant j'étais à Bordeaux depuis cinq ans; nos études touchaient à leur terme, et en même temps, j'atteignais à peu près le but que je m'étais proposé. Après un printemps bouleversé, j'entrais dans l'été de ma vie, et cette saison apaisée et sans nuage était fructueuse et bénie de Dieu. Le consistoire de P... cherchait un desservant pour le poste de Carlovanne; je vis à cela la main de Dieu; c'était l'abri qu'il me réservait, après mes longues adversités. C'était d'ailleurs la réalisation d'un rêve, exprimé dix ans auparavant à Béranger. Je voulais être près de Paris, mais dans une forêt, et je trouvais cela, avec la majesté des souvenirs, dans les bois de Laya. Mon vénérable patron voulut me retenir; il m'avait offert, comme retraite, un ermitage au milieu des bosquets et des vignobles, sur la colline enchantée de Florac. C'était, pour un poëte, une des plus délicieuses solitudes du monde. Mais l'homme n'est pas né pour la rêverie, qui le consume en silence; il est fait pour l'activité qui l'apaise par son tumulte, quand elle a Dieu pour objet, et je me mis en route pour Paris.

Béranger n'y était plus : Mademoiselle Judith, qui redoutait extrêmement l'humidité, n'avait pu passer l'hiver dans l'avenue Sainte-Marie. 11 m'avait écrit, à propos de ce déménagement, une lettre qui témoigne

L H1ST01M 11 - GIRON I l\-. 'ZOO

tristement «lu progrès de son humeur chàgrioi sombre. Il était revenu a Poissy, et c'est là que j'allai te \<>ir, rue Vineuse, n t.». I! ivail reçu nag visite de MM. de Chateaubriand <it de Lamartine, il doua parla longuement d deux po élèbres.

>< Le vieux Cb en \a. nous dit-il: il n'est point

aveugle eomme les Bacheans oV mes, mai^ les

pieds l'aband mnent, usés sur les chemins du vieil du nouveau monde. Elle se meurt la grande voix narmonieuse de m M. de Chateaubriand in*

s'éteignit pourtant qu'Un an après, au bruit «lu canon de la bataille de Juin, dans tel murs de Paris, M. de Lamartine publiait alors ^<>n // ondita,

dont le \»'ut souleva les premières vagues d<- la ré* solution de Février. Accompagné de M. Dargaud, il \ iiit en offrir un volume I Béranger « Lanutrtine, nous dit-il , a près de soixante ans 5 mais il est encore solidement équilil son esprit a la vigueur de son

corps; il met dans son style les g iristocratiques

de sa pei a ritilshommes Dot parfois un

charme et une fierté de I que n'ont passesnlé-

ns. Leur plume se permet des nonchalances super* | féodales. Voyei l //

m/i . 11 en lait une Wi le. 11 revêl de nobles*

grande révolution démocratique. l> la.

-•.n succès inouï dans toute l'Europe. On a dit qu'il do*

g iiillotim ' un p« 11 Mai j il rail trop 1«

de Danton : mais 1 il peint fièrement 1 1

1 îtan d< 1 était un grand

homme d 1 lie magnifique el U 1 ribli

il |.,it en cii-UX llio!> aux Illil^arirUls de >« ptrinliH

1>5(> DJKBR CHEZ BlîlUiNGEli.

du haut de son balcon de la place Vendôme : « Ce n'est « pas le ministre de la justice qui vous remercie, c'est le c< ministre de la Révolution.» Où trouvait-il Tà-propos de cette éloquence, cet animal ? Et sous les emportements du démagogue, quels calculs, quelle prudence, quelle prévision de l'avenir ! Gomme il recommande sagement au duc de Chartres de se ménager pour monter, après les tourmentes populaires, sur le trône bouleversé de France. Ici Danton rencontre Mirabeau. C'est Lamartine qui, le premier, nous a révélé ces étonnantes choses dans son Histoire des Girondins. » Et le poëte caressait cette pensée monarchique des deux grands tribuns, avec d'autant plus d'amour qu'il avait eu l'incroyable fortune de la réaliser quarante ans plus tard à la révolution de Juillet.

Je tombai chez Béranger, un jour où il donnait à dîner à des amis des deux sexes qu'il attendait de Paris. Il me retint; et, pendant le repas, l'un d'eux, membre de l'Académie française, se mit à parler, je ne sais plus à quel propos, du fameux prologue de l'évangile selon saint Jean , qu'il interprétait dans un sens néo-platonicien. Béranger prétendit qu'Eugène Burnouf avait découvert, dans les livres sacrés de l'Inde, une scène analogue à celle de la Samaritaine, au puits de Sichem. Et là-dessus, le poëte épicurien se mit à discourir sur le Christ. « Quelle sagesse ! quelle raison pratique! quel bon sens populaire! Comme il met les choses les plus sublimes à la portée du peuple ! Pour mieux inculquer ses préceptes dans le cœur de la multitude, il les revêt de paraboles. Il met en action, dans un petit drame, les brebis, l'oiseau du ciel, le lis

des vallons, J'en parlais dernièrement à Eugène Sue. i El d'où lires-Tous «lune ces admirables choses? i me (1. 'manda l'auteur du Juif ernmt, — 1 ><• l'Evangile, mon cher. Voua êtes un chrétien qui n'a jamais lu l'Evangile. Liseï donc l'Evangile, el opposez-le aux jésuites, dans vos romans. N'inventes pas de fictions. L'antidote du jésuitisme, c'est l'Evangile; l'antipode d'Escobar, c'est Jésus. Jésus n'est ni le moine, ni le prêtre, c'est l'homme. Le moine se place au-dessus de la nature : l«- prêtre se tient en dehors de la société; !• <:liri>t reste dans la natnre, dans la société, dans l'humanité, il tient aux entrailles mêmes «In genre humain. El c'est pour cela même qu'il est réellement

divin. Il faudrait donc apprendre au peuple a bien distinguer: autre est le prêtre, autre la religion; autre hristianisroe de Rome, autre le christianisme du < arisl : »

Ainsi parlait Béranger; il disait : Lises l'Evangile! comme Lafontainc : Aves-vous lu Baruehl Son Christ n'était , a la vérité, qu'une espèce de Bocrate du Pont- Neuf. Il peut paraître étonnant que Bue, ■ quarante ans, n'eût pas lu l'Evangile. Mais la surprise sera moindre, quand je dirai qu'une dame, qui écoutait Béranger, demanda ce que c'était que l'Evangile. Et Béranger lui-même «m parlait comme d'un livre tout récemment tombé du ciel. Ainsi, les tiois quarts du peuple très chrétien ignorent I»* livre sacré des chrétiens . et beaucoup de Parisiens sont , sur ce point , <-n .ni ière des sauvages de la Polynésie.

C'esl .i ee même repas que l'un des convives, el !«• plus éminenl après non.- illustre amphitryon, prétendit

258 MOINES SAI.TIMBANQl'ES.

que le P. L..., à propos de l'eucharistie, avait traité, dans la chaire de Notre-Dame, du rôle des lèvres dans l'amour. C'était un académicien qui nous dit cela, sceptique il est vrai, mais sérieux, et dont l'indignation nous garantissait la sincérité. Aussi, nul de nous ne douta de la vérité de son affirmation, car on savait (railleurs que l'orateur dominicain avait l'habitude de saler son éloquence de singularité et de sophisme. Béranger, comme je l'ai dit ailleurs, en fut également révolté. Il n'aimait pas le tréteau dans la chaire, ni les grelots dans le temple. Il avait pour les dominicains une insurmontable aversion ; il s'écriait hors de lui : a Les tragiques bateleurs! les féroces arlequins! » Et le grave académicien ajouta : « On devrait bâtonner ces moines saltimbanques ! » Béranger, qui riait de tout, avait horreur que, par ambition ou charlatanisme, on se jouât sacrilégement à faire des évocations du passé. Or, et c'est ce qui explique son exaspération, le P. L... avait évoqué du sépulcre des temps le spectre le plus affreux du moyen âge, l'ordre de l'inquisition, qui a dévoré un million d'Albigeois. Pour le calmer un peu, je racontai qu'il existait dans les landes de Bordeaux une pauvre servante de curé qui , par la mort de son vieux maître, restée seule et sans pain, n'était occupée dans sa cabane qu'à fder jour et nuit, pour racheter l'âme de son cher défunt, des peines du purgatoire. « Ah ! s'écria Béranger avec enthousiasme, voilà la vraie religion ! voilà l'Evangile ! — L'Evangile ! non pas, répondis-je vivement; ce n'est qu'une superstition touchante qui sert d'enveloppe à la fidélité la plus pieuse et la plus tendre.» Béranger parla de recom-

PORTRAIT M I kOWÎUlS, !>•">!'

mander cette pauvre fille a l'Académie, il»- lui faire obtenir un prix Monthyon, et de la chanter dans quelque ballade. « Laissons, repris-je, mourir Cette vertu rfura dans les boi l m tutre jour, Béranger que j'étais allé voir à Passy, voûtai m'accompagner à Paris, et nous allâmes ensemble visiter l'exposition annuelle des tableaux, au Lou Il l'entendail en peinture, et dans sa jeunesse avait beaucoup écrit dans les journaux sur fart italien, a notre retour du Louvre, Béranger me disail : a Le prointisme se distingue dans les arts, LéopoW Robert, Schseffer, l 'rai lin-, voilà trois artistes éminents; ils se signalenl même par la grâce ou le sentiment, et la profondeur mélancolique de l'âme. Schseffer, notamment, esi ira peintre élégiaque et germanique. Ch< ■• étonnante! Genève, aujourd'hui, a plus de peintres que Rom Je croîs que c'est » i • tte exposition qu \ - bœff< r, qui avait aussi peinl I r, exposa le portrait de

\l. de Lamenrj plus Lamennais tel que,

vingt ans auparavant, l'avait représenté Guérin, jeune encore, la face maladive et labourée par les passions,

et l'a consumée comme par une foudre intérieure. Le

tableau «le Guérin est unejœuvrede génie; l'artiste inspiré de son modèle, dont il a néanmoins ré la

stature, pour la mettre en rappoi I i rin a peint !<• théocrate; 8cha»rYer, l'homme, le vieillard. Le temps .1 décharné la il a n< . i neveux : il i calmé l'orage du i i . Ihli • -. rêv< »•• i i rabat . comme !<• bouvier a] snn labour; -a étique i du soir, le calme antii ipé de la n >n i laii i ard,

2G') ENTRETIEN AVEfi LAMENNAIS.

mais voilé d'une mélancolie mystique, semble sonder l'ombre du tombeau.

Je revis aussi M. de Lamennais. Il demeurait alors au quartier Beaujon, avenue Lord-Byron, n°l. Son accueil fut aussi cordial que la dernière fois,, quoique avec moins d'effusion, a Vous voulez donc, me dit-il, être ministre? A quoi cela vous mènera-t-il? — A contenter, répondis-je, mon esprit et mon cœur. » Il revenait de temps en temps sur ce sujet, mais toujours à la dérobée et non sans quelque embarras. Je lui répondais : «Visiter les pauvres, consoler les malheureux, instruire les petits enfants, voilà ma suprême ambition. Et puis encore, après les fatigues du jour, assis devant ma cabane, chanter les louanges du Seigneur sur ma harpe, ou écouter le cantique beaucoup meilleur des oiseaux de ma forêt. » J'ajoutais parfois : « Comme le sauvage américain, j'emporte dans l'exil les ossements de mes aïeux; j'ai consacré ma vie à recueillir ces débris rongés par l'hyène de l'inquisition; je veux consoler ces morts par de pieuses funérailles; aux dernières lueurs de mon soleil couchant, je leur élèverai un sépulcre. » Il m'offrit quelques opuscules, et entre autres: De ht Religion et Du passé et de l'avenir du peuple. Nous parlâmes de Dieu, de la Trine-unité divine et de la création de l'univers. Je lui dis sincèrement que, depuis les Grecs, aucun esprit n'avait plongé plus hardiment dans ces profondeurs ni jeté de plus vives lueurs dans rette nuit. Je lui demandai s'il n'achevait pas YEs* i/i/isse? « Non, me répondit-il, j'ai publié un quatrième volume, c'est celui de physique; aucun journal n'en a parlé; Arago pourtant l'avait revu. » Il parlait ainsi

REGRETS Dl I \MF\N\I». 2(»l

avec douceur, car cet homme si violent et si orageux axait souvent sur >a figure l'ineffable mansuétude et la sérénité céleste des saints. M. de Lamennais traduisait alors les Evangiles, et l'immuable paix do livre divin descendait insensiblement dans son coeur. Insensiblement l<- théocrate rentrait dans la Bible et dans la nain iv. cette double toi de Dieu. Avec moi, il nese dépai tait jamais de sa morale ascétique ni (!«■ son pseudochristianisrae, incompatibles avec la société et l'univers. Mais il se relâchait, il s'abandonnait par moments a\e< Béranger. Il avouait qu'il n'était pas né pour la prêiii>r; qu'il s'y était laissé inconsidérément entraîner par le vertueux abbé Caron ; qu'il lui fallait la vie laïque en plein n «-ut et en plein soleil; qu'il regrettait de n'être pas marié, de n'avoir pas une femme, des enfants; mais que, pour se former une famille, il était déjà trop lorsqu'il rompit avec le sacerdoce. .i<- tien- «le Bérang( i et de Mademoiselle Judith cette curieuse confidence, recueillie d'ailleui s par M. Renan, qui en a reproduit la substance dans la Reviu det Dtux- Monda. M. de Lamennais voyait alors beaucoup !«■ pasteur Mai tin-Paschoud. Il le visitait dans sa retraite des L de Jouy-en-JosaSj et c'est à lui qu'en reconnaissance de cette hospitalité il a fait don du manuscrit d< traduction du Nouveau Testament. Plus d'une fois peut-être, l'ancien thi il poui lui même,

obscur ministre évangélique, un rustique presbytère, perdn au milieu des bois, oè, comme l'évêque lybien Synésius, il eût laissé son Ime orageuse s'assoupir dans 1rs pif isc> ii-ndifsxis d'un»' épouse et 1rs gracieux sou-

3 d'un ridant.

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