COVPLETS SUR UN PRÉTENDU PORTRAIT DE MOI, ETC
Est-il beaucoup de gens à se détourner du miroir et à lui reprocher sa franchise? Ne serait-il pas vrai même que chacun , s'aimant plus ou moins, chacun aussi se trouve plus ou moins à son gré?... « Peu de portraits, suivant Béranger, ressemblants ou non, satisfont l'original : car les mille agréments que celuici trouve en soi , le peintre ne saurait les deviner et les rendre : Mes petits sont mignons^ beaux, bien faits. C'est encore là une épine dans le soulier des hommes, dont se voit partout la figure, et nulle part telle qu'ils la voudraient. Que de cris poussés à cet égard par Jean-Jacques, Voltaire et tant d'autres ! et je ne pouvais non plus échapper h la loi commune ; aussi ne me suis-je pas toujours trouvé traité au mieux. »
Il y a de sa personne des images de toutes sortes, gravées, lithographiées, en bustes, en médaillons, en statuettes, et dont aucune ne peut satisfaire complètement. Il faut dire que , comme chez Socrate , avec lequel il avait plus d'un rapport , ses traits s'accordaient peu, en quelque sorte, avec sa physionomie, d'autant plus difficile, par conséquent, à bien saisir.
Le daguerréotype promettait à cet égard des merveilles. Reproduisant le modèle avec une exactitude absolue , il semblait devoir donner une ressemblance absolue aussi. Mais la figure humaine, par suite de la
multitude des éléments qui s'y combinent et la caractérisent, varie sans cesse ; et sous l'influence des mille sentiments auxquels elle obéit , se transforme incessamment , jusque-là de ne pas offrir deux fois peutêtre dans le cours entier de la vie un aspect complètement identique. Elle se compose donc, pour chacun de nous , de l'ensemble ; et , si on le peut dire , des moindres détails de tous ces aspects si divers ; dès lors le portrait ressemblant serait celui qui les reproduirait à la fois. Chose impossible, sans doute; surtout pour le daguerréotype, propre seulement à saisir un de ces aspects , ou , en d'autres termes , un des éléments si nombreux dont il fallait donner l'ensemble.
Le dernier vers de cette chanson tromperait quelque peu, si on le tenait pour vrai :
Je suis bien mieux peint dans ce livre.
Qu'on imagine, en effet, un homme aimant l'ordre et l'économie , soigneux des moindres choses , quasi tremblant à l'idée d'une dette ou plutôt n'en ayant jamais contracté; toujours prêt à donner autant que peu disposé à recevoir, sobre par goût et par raison , antipathique à tout excès , ayant avant la soixantaine rompu avec F aima parens rerum, sérieux de sentiment et d'esprit, non moins qu'enjoué de manières et de langage, religieux, plein de sensibilité, occupé d'autrui bien plus que de lui-même, et ne connaissant de plaisir, depuis longtemps du moins, que la pro-
menade. la conversation, la lecture et la rêverie.,. Est-ce là vraiment Roger Bontemps , le Petit Hoinme GriSj etc.?
LE GREyiER.
Dans la partie de la rue de Bondy donnant sur le boulevard, à un sixième étage, était la mansarde dont il s'agit; car, de grenier proprement dit, il ne s'en voit guère à Paris; on y connaît trop le prix du moindre emplacement. C'est là que Béranger se trouva si bien, et, quoique fasse entendre la chanson, s'occupant plus de vers que de maîtresses.
On croirait difficilement au regret conservé par lui de cette époque. Dans une lettre du 16 août i83/i, je lis la phrase suivante : « En retournant chez moi, j'ai été pris par une effroyable averse depuis la Madeleine jusqu'à Passy; jamais je n'avais été trempé de cette façon. Eh bien! j'en étais presque heureux; cela me rappelait ma jeunesse. »
Quant à la façon dont se montaient les six étages, il y aurait à redire. Lestement ^ soit! et encore, après tout un jour de courses vaines ou une nuit entière passée au bal , six étages sont encore quelque chose , même pour un jarret du bel âge : mais joyeux!... Que de fois aussi on les monte l'âme pleine de colère ou abattue, soit en se voyant dupé par une maîtresse ou par un ami, traqué par des créanciers, appesanti par
m BÊRANGER
rivresse ou en proie à Tune de ces infirmités précoces, fruit de certains instants! Le faix des années est lourd! Mais celui de la jalousie, des humiliations, du besoin de vengeance, de l'effroi du qu'en-dira-t-on «t de cette soif de plaisir s'irritant à mesure qu'on la veut satisfaire!...
Est-ce à dire que le jeune âge ne vaut pas la soixantaine? oh!... et pourtant certaines préférences seraient plus difficiles à justifier; tout au moins peuton reconnaître dans l'auteur de la jeunesse , l'auteur aussi des derniers ans. Telle grotte, bien sombre de loin, laisse jouir, quand on y pénètre, d'une clarté douce et valant parfois l'éclat du grand jour !
Pour rêvor gloire, amour, plaisir, folie,
Pour dépenser sa vie en peu d'instants
OU , en d'autres mots , pour se faire vieux de bonne heure. Chose bizarre! les plus amoureux du bel âge semblent les plus pressés d'y mettre fin et d'arriver à la vieillesse, et à quelle vieillesse dans ce cas!