LA RÊVERIE
Béranger, quand il rêvait soUs Vomhrage, rêvait, on le peut assurer, à toute autre chose qu'aux princesses et aux infidèles, et leurs soupirs ne l'occupaient guère pour son propre compte : il était homme
à mieux employer son temps, et les vers le tourmentaient plus que les bergères :
Les neuf Muses ne suivent guère
Ceux qui suivent l'Amour
Sa passion commença de bonne heure. Il avait dix ans à peine, lorsqu'un de ses oncles et lui, lisant ensemble le récit de Théramhney dans une édition peu correcte apparemment , trouvèrent ces deux vers :
Ce héros expiré
Ne laisse dans mes bras qu'un corps expiré.
Cette rime les surprit, et, réflexion faite, ils crurent à une faute d'impression, d'autant qu'après avoir compté et recoinpté l'un après l'autre, même ensemble, ils ne purent trouver leurs six pieds. Mais le vrai mot?... Les voilà cherchant. Béranger propose inanimé j on scande ; le vers y est, et l'oncle d'approuver. Puis viennent les scrupules : la rime suflit-elle? On en appelle à Richer, qui dit non. Ils cherchent de nouveau. Défiguré^ s'écrie enfin le petit Pierre, probablement plus fort que son oncle dans cette sorte d'exercice. A dix-sept ans, il n'aurait pu compter ce qu'il avait déjà fait de vers, et, à vingt, un poëme de Charlemagne à Boulogne était achevé. Il s'en rappelait ce vers, de la famille des imitatifs ;
Le flot frappe le roc et rejaillit en pluie,
Et la réponse que s'attira un chasseur, se vantant d'avoir abattu un aigle :
Et, si tu pus Tatteindre,
C'est qu'il était du ciel descendu jusqu'à toi.
Quand, avant la vingtaine, on façonne ainsi des poèmes épiques, lyriques et autres, on est loin de donner son temps aux bergères et aux princesses.