‹ Béranger et ses chansonsChapitre 146 sur 269 · L'OMBRE D'ANACRÉON · texte numérisé non relu

L'OMBRE D'ANACRÉON

Anacréon, peut-être, faisait des vers valant ceux qu'on lui prête ici ; mais se souciait-il de combats, de gloire, et du reste ?

A d'autres la guerre , Les armes, le bruit!

Moi j'ai pour affaire, Dès que le jour luit , D'aimer et de boire.

De boire et chanter.

C'est l'unique gloire Qui me peut tenter.

Il aurait sans doute accepté le refrain de Béranger, tout en le trouvant sans doute en dehors de son tour d'esprit habituel : mais las! contre le terrible Ibra-

him, il fallut, comme on sait, autre chose que de doux enfants cherchant une patrie pour le plaisir (plaisir de trinquer et de caresser de jolies filles). Aussi semblerait- il difficile de concilier ces couplets si beaux et si fiers avec les deux vers qui les terminent. On croirait volontiers entendre tour à tour deux poètes, d'humeur et de génie différents, Thaïes ou Tyrtée pour le chant, Anacréon pour le refrain.

Seulement Thaïes ou Tyrtée auraient sans doute hésité en arrivant à cette proposition :

Jamais la tendre volupté N'approcha d'une âme flétrie.

ils se seraient même écriés en manière d'aparté : « Oh ! oh! Mais ne tenait -on pas de notre temps, et n'en sera-t-il pas toujours ainsi, que c'est précisément cette tendre volupté qui met si grand nombre de pauvres âmes dans l'état que chacun sait ! »

Les vers ci -après auraient pu encore leur faire hocher la tête : '

Bacchus, dieu toujours indompté, Remplira ta coupe tarie.

Oh! sans doute, Bacchus est un puissant Dieu; mais pour auxiliaire à la guerre et ailleurs, mérite- 1 -il foi? Indompté en effet pour quiconque le veut honorer d'un culte particulier, et il a bientôt mis hors de combat ses amis et dévots, sa force consistant précisément à les débarrasser de la leur. Ce n'est

pas avec lui que notre tant glorieux Alexandre pénétra jusqu'aux Indes, mais avec lui qu'il en revint ; et avec lui qu'il dut rester en route et mourir d'indigestion.

Ce qui précède ne justifierait pas le nom de sage, donné en finissant au bon ami de Bathyle. La sagesse ne saurait consister à éperonner une bête demi-morte, à danser, banqueter, surtout à conter fleurette vers quatre-vingts ans :

Ce métier-là plus on l'a fait ,

Et moins on est propre à le faire,

disait le grand Dacilly.

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