‹ Béranger et ses chansonsChapitre 168 sur 269 · LA JEUNE MUSE · texte numérisé non relu

LA JEUNE MUSE

Bois-Robert, cet abbé, le premier chansonnier de son temps, qui savait amuser le cardinal de Richelieu, au point que tous les remèdes prescrits à son Eminence devaient, d'après l'ordonnance du médecin, être assaisonnées d'une pincée de Bois-Robert, disait à une jeune fille de douze ans :

Ahl soyez, jeune Iris, ou plus grande ou moins belle !

Attendez, petite cruelle.

Attendez, pour blesser, que vous sachiez guérir.

Ce qui parut si galant à Panard qu'il le répéta mot pour mot :

Trop jeune à la fois et trop belle, Attendez, pour blesser, que vous puissiez guérir.

Béranger ne va pas si loin ; mais il s'agissait pour lui d'une muse ; et, après tout, une muse peut valoir mieux à écouter qu'à voir.

Celle qui salua La Fontaine, s'y prit de meilleure heure et n'avait que huit ans :

Paule, vous faites joliment Lettres et chansonnettes.

Vous parlez quelquefois d'amour, Paule , sans le connaître ;

Mais j'espère vous voir un jour Ce petit dieu pour maître.

En pensant à de si terribles enfants et à l'abbé Trublet et à tant d'autres, peut-on s'étonner du nombre prodigieux de propos inutiles qui se disent ou s'impriment ioi-bas, sans compter les présentes notes ?

Béranger assure que les lauriers s'arrosent de pleurs^ et n'est pas seul à l'assurer. L'auteur des Feuilles d'automne ne s'écrie-t-il pas :

La palme de poëte

Est une palme de martyr.

Et un ancien grand-maître de l'université :

Vivants, la haine les déchire.

Et les dieux , que la terre admire,

Ont peu goûté de jours sereins '.

Ce n'est pas du moins en arrosant de pleurs ses lauriers, que l'auteur de Rosette les fit pousser et sut les

\. Fontanes.

tenir verts. Et toutefois aussi, il n'y eut pas de privilège absolu pour lui : malgré sa sagesse, il dut les payer ; car c'est une marchandise toujours plus ou moins chère. Il faut dépendre du public, des uns, des autres, du premier venu. De là mille obligations renaissantes et une contrainte perpétuelle, fruit de cette gloire tant enviée, et qui, comme la fortune, vend ce quon croit qu'elle donne. Déménager d'ailleurs y fait peu ;

Le cerf a beau courir, le dard lui tient au flanc.

Passy, Tours, Fontainebleau ne purent dérouter les

admirateurs, flâneurs, quémandeurs, gens, aussi bien

que les créanciers et les bassets, sachant empaumer la

voie.

De me couronner de fleurs

Oui, vous perdrez l'envie;

Sous des dehors plus flatteurs

Vous verrez le génie.

Un homme vieux et renommé plaira fort peut-être à telle fille de vingt ans, et un homme jeune et de belle figure lui plaira davantage... Que de sots à beau masque ont charmé des femmes spirituelles ! Fontenelle, au courant de bien des choses, raconte qu'Apollon, poursuivant un jour Daphné, lui criait de son mieux ; « Je sais jouer du luth, je suis le dieu des vers, le dieu de la médecine, le dieu du jour ! » et la belle n'en courait pas moins ;

Mais, s'il eût dit : « Voyez, quelle est votre conquête! Je suis un jeune dieu toujours beau , toujours frais; » Daphné, sur ma parole, aurait tourné la tête.

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