LE BONHEUR
On serait embarrassé peut-être entre c tte chanson et la fable de La Fontaine. Celle-ci semblerait avoir donné l'idée de l'autre :
La Fortune a, dit -on, des temples à Surate, Allons là
(lon^ là!) La pensée s'arrange mieux peut-être de la fable si substantielle, si naïve, si riante à la fois, et qui, comme l'enfant, se détourne à tout pas pour cueillir les fleurs du chemin; mais la chanson,
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de son côté, répond avec plus de justesse et d'énergie au sentiment résultant d? cette pensée : car la chanson va droit devant elle ; c'est l'ardent désir, c'est la
passion, toujours l'œil au but et que rien ne détourne. Là basl Là basl ... il faut aller, aller sans relâche, arriver au plus vite... d'autant qu'il ne s'agit plus ici de fortune seulement, mais de bonheur; si toutefois, pour la plupart, bonheur et fortune diffèrent.
Et ce qui étonne dans ces couplets, ce n'est pas le ton d'impatience et l'insatiable ardeur, ni ce refrain exprimant si admirablement à lui seul l'opiniâtre besoin de notre vie entière ; mais leur beauté surtout est dans cette énergique et fidèl ' peinture de l'état de notre âme, tant que l'âge ne l'a pas éclairée de ses dernières lueurs. Et même alors, bi n maîtres de la folle du logis et contents du présent, ou plutôt convaincus au moins de l'impossibilité de ce mieux tant cherché, nous le rêvons encore et l'appelons vaguement jusqu'au jour où s'éteignent et les rêves et la voix. Or, quand il en est ainsi, au soir de la vie, qu'est-ce dans la violence de son midi? Courons l Courons ! et le mot est loin de suffire !
Qu'on est heureux
Chacun croit trouver de suite la fin de ce vers , et la cherche ses jours durant; et le vieillard, en mourant, la cherche encore et le laisse inachevé.
On annonce à l'homme de la fable qu'au Japon :
La Fortune, pour lors, distribuait ses grâces. Il y court ; les mers étaient lasses De le porter
et le vers paraît lui-même si las, quMl est obligé de rejeter sur le suivant les trois mots qui lui appartiennent pourtant !
Chez Béranger, c'est l'homme même qui est las. Le lecteur croirait l'être lui-même par l'effet de ce sentiment, le frappant, pour ainsi dire, à coups redoublés.
Enfants , courez vers ces nuages.
A vingt ans, on s'étonne de voir courir encore vers les pantins; à quarante vers les maîtresses ; à soixante, et pantins , et maîtresses , et gloire et pouvoir commencent h ressembler aux vains nuages que fait disparaître la nuit.
Mais ces deux admirables pièces mériteraient un reproche; la chanson, de ne montrer dans la vie qu'une suite de stériles efforts , s'achevant au milieu d'une lassitude profonde et du dégoût; la fable, d'épaissir encore le bandeau prêté à la fortune et de pousser ainsi vers le hasard et la fatalité. L'une et l'autre n'offriraient que des tableaux trop fidèles , hélas ! mais qu'aucune leçon ne féconde.
Faudrait- il donc se tant et si vainement fatiguer à la recherche du bonheur, si on nous apprenait quelque peu à le connaître? et n'est-ce pas notre ignorance sous ce rapport qui nous expose à passer près de lui sans le voir , même à le repousser, s'il se présente?
Qui veut savoir combien l'ode reste en arrière des fables et chansons, lise (cela se peut au bout du compte) celle de Lebi^un sur le même sujet... 0 Pindare , quelle graine tu nous as semée là !
COUPLET
Le manteau donc vaudrait encore , même avec plus d'un grelot; seulement, faute de pouvoir les détacher tous , la recette serait de ne pas se laisser étourdir de leur bruit, u Ce que je sais le mieux , disait le mari de Xantippe, c'est que je ne sais rien. » Encore pourrait -on le lui contester, car s'il l'avait su nettement, aurait -il osé parler de tant de choses? Cette formule fameuse allait donc au delà de sa pensée, mais vaut au moins par l'attention qu'elle éveille.
((Qu'est-ce que la sagesse?» demandait l'auteur du couplet, et je le laissai répondre : ((Peut-être de comprendre et de se bien répéter qu'on traîne après soi force grelots , et de les secouer le moins possible , afin de n'en pas gêner les voisins; surtout peut-être de se contenter d'une sagesse courante, ne demandant trop de façons ni d'efforts. Il y a presque sagesse déjà à ne pas tant se préoccuper de sagesse. »