L'ALCHIMISTE
Le roi Louis- Philippe, dans sa jeunesse, avait eu pour professeur un bon et galant homme, M. Pierre,
dont un parent, chercheur du grand œuvre, s'il en fut, donna l'idée de cette chanson à Béranger, en venant le prier un jour d'obtenir de Laiïitte quelques avances pour continuer à chauffer ses cornues. C'est avec ce pauvre homme que M™'' de Genlis, femme adonnée aussi au grand œuvre, plutôt qu'aux grandes œuvres, mangeait le plus clair de la pension de douze mille francs que lui faisait son royal élève.
Le grand œuvre permettrait de tout changer en or; ce qui ne mènerait pas précisément où on pense, mais se comprend du moins. En outre, vieux et vieilles auraient alors toute facilité de rajeunir. Ce dernier mot, également clair au premier abord, cesse vite de l'être à l'examen. Aussi , après avoir renoncé à trouver le moyen de rajeunir en effet, faudrait-il renoncer à trouver seulement ce que signifie le mot et finir même par reconnaître qu'il ne signifie absolument rien. Cette vérité étonnera moins, quand on aura pris garde aux considérations suivantes , à quoi Béranger répondait : Bah ! bah i en se tournant , non de mon côté.
Tel homme de soixante ans et plus, vert autant qu'à trente , grand chasseur et mangeur, gai , l'œil assuré, dispos de toute façon, a cependant ses soixante ans: comment le rajeunir?... Non pas en lui rendant ce qu'il n'a cessé d'avoir, la force et tous les goûts de jadis et tous les moyens de les satisfaire. Tel autre , de même âge, est faible, cassé, mourant : or celui-ci,
mcme en recouvrant ce qu'il avait trente ans plus tôt' cesserait-il de rester un vieillard, si le premier en est un lui-même?
Pour rajeunir, il ne suffirait donc pas de se voir réintégré même dans les facultés qu'on regrettait le plus; et Béranger le comprend ainsi, car ne dit-il pas à l'alchimiste :
A mon esprit ôte l'expérience.
Or l'expérience, qu'est-ce, sinon la mémoire? Et vouloir être débarrassé de l'expérience, c'est donc vouloir tout simplement l'être de la mémoire. Ce en quoi l'alchimiste aurait pu satisfaire à l'instant le chansonnier, sans creuset ni vieux livre ; il lui suffisait de deux ou trois gros de ce pulvere pyrio, avec lequel le docteur Akakia prévenait son bon ami le Président qu'il lui mettrait du plomb dans la tête... Tuer les gens pour les rajeunir!... Eh bien ! n'en fut-il pas ainsi, je crois, de Pélias et d'Eson? Seulement cuire paraît de trop peut-être. Mais la fable ne s'en trouve pas moins ici d'accord avec la vérité; car, entre un homme chargé d'années, et ce même homme redevenu jeune tout à coup, mais ne conservant aucun souvenir de sa vie passée, il n'y aurait pas plus d'identité évidemment qu'entre un honniie venant de mourir et un enfant nouveau -né quelconque. D'où l'on voit que demander à rajeunir serait tout bonnement demander à mourir de mort subite ; et , avec un peu de com-
plaisance, oii en viendrait presque à celle conclusion que mourir c'est rajeunir : et Déranger à toul cela redisait : Bah ! bah ! Clément Marot m'aurait dit de même sans doute, car il s'écrie :
Si je pouvais deux fois renaître, Amour, combien je te servirais mieux !
Et comment, maître Clément, tirer meilleur 'parti d'une seconde jeunesse , si on ne se rappelle rien de la première? et, si le souvenir en est resté, comment devenir plus amoureux, après l'avoir déjà été nombre de fois? Connaître l'amour et le bien servir ne vont guère ensemble : comme au colin-maillard, il faut n'y pas voir, et le jeu cesse avec le bandeau tombé.
Une femme, poëte en renom aussi (et les femmes ont autorité en pareilles matières), était loin, sous ce rapport, du sentiment de Marot, de Béranger et de tant d'autres. A une vieille, lui proposant aussi de la rajeunir, elle répond :
Ohl donne -moi tes cheveux blancs!
Prends ma jeunesse et ses orages '.
Ce qui revient à la pensée plus simple et plus nette de Gharleval, écrivant à Sarrazin
Que l'Amour est, entre les dieux, Un dieu qui ne vaut pas le diable.