‹ Béranger et ses chansonsChapitre 236 sur 269 · Madame Desbordes Valmore · texte numérisé non relu

Madame Desbordes Valmore

Ce même Charleval , plus à louer comme observateur que comme versificateur, disait encore :

II faudrait vivre deux fois Pour bien conduire sa vie.

Auquel compte il se serait donc voulu doublement vieux, bien loin en cela de l'idée des précédents.

Tout l'or pour toi , mais rends- moi mes beaux jours!

et cependant la jeunesse sans le sou vaillant, l'appétit sans pain, l'amour sans maîtresse!... On le comprendrait, s'il s'agissait de Werther ou de Saint-Preux ; mais Béranger l'entendait d'autre sorte, et n'est pas le seul. Anacréon commet la même étourderie : a L'or, s'écrie-t-il,

L'or ne peut prolonger la vie, Partant ne peut me faire envie, Et je le planterais là pour Le bon vin et l'amour!

Pour le bon vin sans doute ! car les amoureux, ni personne, ne se soucient du mauvais. Or bien! de son temps le Champagne et le vieux margot se donnaient-ils à qui en voulait boire, et les amoureuses n'étaient-elles pas un peu aussi, comme aujourd'hui, amoureuses de cachemires, de dentelles et de dîners fms?... L'imagination est riche vers la vingtaine; mais, las pourtant ! ce que l'on regrette de cet âge, est-ce d'aller contempler l'aurore ou écouter les oiseaux et les ruisseaux?

CHAST FUSÉRAIRE, ETC.

Quand Bcrangiii-, aprcs l'achèvement des publications du peintre Landon, eut perdu le modeste traitement que lui valait sa participation à ce travail, le seul revenu pour lui fut le millier de francs qui lui était payé par l'Institut au nom du prince Lucien. Il alla se retirer alors chez M. Quenescourt, son ami d'enfance,

Entre, et chez moi, dit- il , comme en un port Raccommodons ta voile déchirée.

Ce fut là qu'il fit la chanson des Gueux, et ce fut peu de temps après en être revenu que, par le crédit d'Arnault, l'auteur de Marins et des Fables, il obtint la place d'expéditionnaire dans les bureaux de l'Université.

A son foyer je fais sécher ma lyre, J'y vois pour moi se dérider les cieux, Et mon pays daigne enfin me sourire.

Vers cette époque en effet son nom se fit jour et com^ mença à devenir populaire.

II est parti , mais pour un meilleur monde.

Bien mieux que dans le premier couplet, il exprime là sa pensée ou plutôt son sentiment véritable : car il déclarait ne rien éprouver à la vue d'un corps sans

vie, tant était forte sa conviction de la réalité de ce monde meilleur.

Toutes ses chansons sont faites avec un grand soin; et, sous ce rapport, celle-ci ne le cède à aucune autre. Quelle habileté, quelle délicatesse, quelle grâce dans des rapprochements si hardis et d'une expression si difficile, resserrés comme ils le sont! Aussi n'y aurait-il à lui reprocher, outre l'excès de modestie, dont fait preuve la comparaison du huitième couplet, que l'inversion un peu forcée par laquelle il a voulu lui donner plus de précision et de justesse.

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