LE SUICIDE
Cet admirable chant fournirait à bien des remarques, dont quelques-unes suffu'ont ici.
Les jeunes gens se tuent , les vieillards non : sui-
vant les idées reçues, ce devrait être le contraire; mais on y prend garde comme à tant d'autres choses, et on continuera de croire que le temps change avec la lune, et que deux fois deux ne font pas tout à fait quatre.
Le suicide répugne tellement à notre nature, que, le cas de folie excepté , il exige évidemment un motif tout- puissant, c'est-à-dire une souffrance extrême. Or, l'excès de la souffrance résulte du passage plus ou moins prompt du bonheur possédé ou espéré à l'état contraire, ou seulement à la crainte de cet état. Plus donc est grande l'espérance ou la jouissance, et plus est probable et doit être fréquent cet état de souffrance. On voit assez par laque vingt ans offrent, à cet égard, un âge plus dangereux que quatre-vingts.
11 faudrait deux conditions pour excuser le suicide : qu'on ne tînt à personne pendant la vie et qu'on ne crût à rien après la mort. Sous le premier rapport, la lâcheté est certainement grande de se tirer d'affaire en laissant à la torture parents et amis; et, quant au second, admettre la vie future et y entrer de cette manière , semble tout au moins hardi .
Pauvres enfants, calomnier la vie!
C'est par dépit que les vieillards le font.
Au plus les vieillards calomnient la vieillesse, et encore du bout des lèvres, puisqu'ils la prolongent de leur mieux. Or, à ne vouloir rien perdre de ce qui
reste au fond du vase, montre-t-on un si grand dégoût pour ce qu'il contenait?... Le suicide, au reste, surtout dans la jeunesse, n'est pas une calomnie contre la vie, mais la preuve seulement qu'on ajoute foi à tant de calomnies dont elle est l'objet : il n'est que la conséquence des éternelles plaintes contre le meilleur des mondes possibles. Quiconque se tue dit par là trop éloquemment à certaines gens : « Vous commettez la moitié de mon crime, en me donnant à ce point la tentation de le commettre ; et vous récrier sans mesure et sans fm contre les maux d'ici-bas, c'est pousser la main dont je me frappe. »
Nous n'avons rien ; arbres , fleurs , ni moissons ; Est-ce pour nous que le soleil se lève?
Jean -Jacques 5 racontant dans ses Confessions la nuit passée à Lyon, sur les bords de la Saône, peint son extase au réveil, quand il voit le soleil, l'eau, la verdure et tout l'admirable paysage des environs. Il ne lui restait cependant, pour unique fortune, que deux pièces de six blancs, dont il allait faire un déjeuner, digne, s'il se pouvait, de sa nuit... Ne se fiit-il pas un peu étonné des deux vers ci-dessus? Le soleil ne se lever que pour qui a pignon sur rue! Et, devers vingt ans , se désespérer, faute de payer le foncier et les portes et fenêtres!...
Aigles un jour, vous pouviez loin du nid , Bravant la foudre et dépassant les nues, La gloire en face, atteindre à son zénith.
Quels vers!... Mais voilà le motif, hclas! bien plutôt que de ne pas payer le foncier, A l'envie de s'envoler, de planer au-dessus de toutes les têtes, on croit se sentir des ailes; et, quand ensuite il faut rester à, terre, comme le mercier, le culottier , le banquier, on s'indigne, on verse de nobles, même de sublimes larmes, et l'on se tue. Tant pis pour les père, mère et le reste!
Quelle douleur amère
N'apaisent pas de saints devoirs remplis!
Croire au devoir, c'est accepter la vie comme une épreuve; c'est lui donner, non pas le plus grand, mais le seul charme vrai qu'elle puisse avoir et qu'elle a toujours alors. Malheureusement à vingt ans, elle ne s'envisage guère ainsi : on la veut alors uniquement comme moyen de plaisir, et la moindre peine devient un mécompte cruel.
De fantômes funèbres
Quelque nourrice a peuplé votre esprit.
Les contes de nourrice peuvent gâter les premiers ans, mais sans avoir jamais poussé ensuite à partir avant l'heure. Les funèbres fantômes viennent plus tard : ils apparaissent dans les mauvais livres et dans des discours ne valant pas mieux, où les choses ne sont montrées que sous leur côté fâcheux. Au début de la vie, par suite de l'imprudente ignorance où l'enfant est le plus souvent laissé, il n'entrevoit son chemin qu'à travers la gaieté, les fleurs et sous un citl
d'azur et d'or; et puis, dès la trentaine, et avant, grâce à un savoir, pire que cette ignorance si propre à l'y préparer, il n'y a plus pour lui parfois que doute, dégoût, ennui et désespoir.
Quel homme, se voyant suivi de gens recueillant avidement ce qui tombe de sa main, ne prendrait garde d'en rien laisser échapper d'empoisonné 1 Mais un livre ou des discours ont-ils ce danger? Werther répondrait de reste; et on peut se rappeler en outre le sophiste d'Athènes, parlant si bien de la mort, que tous ses auditeurs le quittaient pour s'aller pendre, et sans doute au figuier de Timon. Et cependant, en le voyant continuer de vivre, n'auraient-ils pu concevoir au moins quelque doute et remettre à plus tard?
Le dernier couplet de la chanson (puisqu'enfm c'en est une) résoudrait à lui seul la question du suicide, et vaut presque la lettre de milord Edouard, toute de soie et d'or, et par cela un peu raide.
En une chaîne immense
Non pour nous seuls, mais pour tous nous naissons.
(Où donc cet homme prenait-il ses idées, ses images et ce style , dont le modèle n'existait guère , je crois ! )
Nul donc, pour misérable et faible qu'il soit, n'a le droit de se tenir à l'écart : chacun peut devenir utile à tous, ne serait-ce même que par l'assistance
qu'il reçoit d'eux. « Prends, fais-moi riclie, dit l'Anglais à Saint-Preux. » C'est bien, à coup sur! Mais, sans son opulent ami , Saint-Preux en serait-il moins tenu de rester à son poste? Pour rendre ces mille services, dont chaque jour offre l'occasion, est-il besoin de tant d'or? Edouard ferait croire en vérité qu'il faut de bien belles phrases pour persuader, et bien des rentes pour se montrer serviablc.
Se faire aimer, c'est êlre utile aux autres.
Ce vers, si profond et si énergique, contiendrait tout le code de la famille et fournirait à une longue glose.
Béranger m'a raconté l'étrange suicide que voici, et auquel il assista, pour ainsi dire. Pendant qu'il était employé à V insiruction publique , un garçon de bureau, voulant se venger de certain camarade, peureux à l'excès, alla un matin se pendre derrière la porte, par oif devait entrer ledit camarade; et les dispositions du premier avaient été si bien prises, que l'autre, arrivant, la porte à peine ouverte, se trouva face à face avec la figure d'un trépassé, qui semblait le menacer et le railler encore. Le succès de ce diabolique sacrifice fut complet; car l'excès de frayeur produisit, chez le malheureux survivant, une paralysie incurable et dont il mourut bientôt après.