‹ Béranger et ses chansonsChapitre 3 sur 269 · LE ROI D'Y VET OT · texte numérisé non relu

LE ROI D'Y VET OT

Le recueil ne pouvait mieux commencer, car cette première chanson n'est peut-être inférieure à aucune de celles qui la suivent.

Bcranger s'en allait un jour le long de la rue Saint- Honoré, quand, levant la tête, il aperçut une enseigne où se voyaient l'image et le nom du Roi d'Yveloi : « Bon sujet de satire ou d'opéra comique, » pensa-t-il. A cette époque, en effet, il avait l'idée de travailler pour le théâtre, mais il se contenta d'en tirer une chanson.

C'était au commencement de 1813; la chose se pouvait encore. Six mois plus tard il n'aurait osé y songer, par un scrupule excessif sans doute; car, en vérité, s'il frappe ici son héros, c'est à coup sûr d'une main amie ; et de pareils coups se pourraient porter à un homme tombé.

Ce qui semblerait pis que la chanson sous ce raj^port , c'est l'éloge qu'elle valut au prince et au chansonnier ; on vanta fort le courage de l'un, la clémence de l'autre. Béranger, expéditionnaire dans les bureaux de V instruction publique , conserva sa place.

Aussi la surprise fut-elle grande d'une telle impunité après une telle licence ; et y avait-il lieu réellement à se tant émerveiller?

Le roi d'Yvetot courut d'abord en manuscrit, et s'attribua à divers personnages plus ou moins mar-

quants. Mais la police sut bien vite à quoi s'en tenir; et sa tâche ne pouvait être difficile avec un auteur ne songeant à cacher ni à montrer son œuvre.

Le bruit, assura-t-on, en vint jusqu'à l'empereur, qui n'y prit garde. Louis XVIII en tint plus de compte; et, quand il s'agissait des poursuites contre Béranger, il voulait qu'on pardonnât beaucoup à l'auteur de ses couplets favoris. Désaugiers, président du Caveau moderne, y prit garde également; il la trouva de son goût , voulut en connaître l'auteur et voulut de plus avoir celui-ci pour camarade et collègue; il y réussit, Béranger fit donc son entrée au dit Caveau.

Son divertissement ne Vy conduisait pas.

La chanson d'ailleurs eut un grand succès , il l'attribua surtout à l'esprit d'opposition. Sans doute alors on devait avoir soif d'un peu de liberté sous ce rapport comme sous tant d'autres ; mais on devait avoir soif aussi de pareils vers. Au milieu de tout le fracas académique et de tant de pindarisme et d'emphase , la bonne fortune que cette composition si naïve, ces idées si riantes, ce style si gracieux, et si juste, et si pur. Vers le soir , après Tardent soleil du midi et l'insipide cri des cigales, est-il plaisir comme de sentir quelque brise toute chargée de l'air frais et parfumé des champs!... Quiconque a vécu dans ces jours d'agitation et de fracas, sait combien l'oreille et l'esprit

KT SES CHANSONS. il

avaient, si on le peut dire, besoin de simplicité et presque de repos.

Après cela , il faut bien faire aussi son métier de critique et trouver à redire. Maisons pouvait- il prendre un 5 ; la soif, même un peu vive, est-elle un goût; et les sujets de ce petit et bon roi avaient-ils vraiment cent raisons de le nommer leur père? Une seule suffit ordinairement dans ce cas.

Béranger contestait quant aux deux derniers de ces reproches , mais acceptait le premier.

(( Diable ! s'écria-t-il , quelles chicanes î — A qui la faute, répondais-je? Ecrivez comme tel poëte en renom, et il n'y aura quasi rien à vous dire ; mais plus est pur l'azur du ciel et mieux s'y voit le moindre nuage. »

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